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Retour de vacances. Doit-on appeler " ça " vacances ? Six jours horribles, parmi les pires que j’ai vécu... Ma femme avait souhaité que nous partions quelques jours, pour nous changer les idées, et essayer de rompre l’atmosphère morbide de la maison, où tout tournait autour de sa maladie...
La destination s’imposait d’elle-même. Nous ne pouvions aller très loin, par crainte de trop de fatigue. La Région Parisienne était donc exclue. D’ailleurs, les enfants seraient-ils seulement un peu libres ? Ma famille maternelle était trop loin elle aussi. J’aurais bien aimé revoir une dernière fois toutes ces personnes qui ont tant d’importance pour moi. Monique y mettait beaucoup beaucoup moins d’empressement. Exit les Landes... A mi-chemin, se trouve le fief de ma famille paternelle. Un cousin et une cousine que j’aime beaucoup, leurs enfants et petits enfants... J’aime le Quercy. Monique aussi. Elle a immédiatement été séduite par ces vallées profondes entourées de coteaux riches et verdoyants, ou de longs plateaux caillouteux et misérables. L’austérité du Blanc servant d’écrin au Vert. Elle a, dès son premier séjour, préféré ces paysages agricoles à la monotonie des Landes et de leurs immenses plages de sable blanc... Bien sûr, pour ma part, j’y ai beaucoup moins vécu que sur les bords de l’Atlantique. Mais passer des vacances chez ma Marraine près de Cahors était un bonheur qui ne m’avait jamais lassé... Je décidais que ses descendants seraient les ambassadeurs du reste de ma famille. Je leur ferais les câlins que je ne pourrai faire aux autres...
Hélas, ce ne fut pas aussi simple. Ma femme, sans doute épuisée par un voyage trop long et difficile (j’avais travaillé la nuit précédente sur ce blog jusqu’à une heure très avancée, elle a dû prendre le volant. Je ne tenais pas la route, au sens propre...). Elle a été malade sans discontinuer, et est restée alitée des journées entières. Le temps s’est mis de la partie, pluie, vent, tristesse... Seules, une ou deux sorties ont vaguement égayé le séjour. Et moi, je me morfondais, privé d’ordinateur, du Net, et de mes chers blogs... Bon, j’y ai vu quelques avantages. Nous nous sommes rapprochés. J’ai pu être plus attentionné, et de longs câlins ont radouci les siestes trop moroses. Je me suis reposé. Quand même. J’ai été obligé de constater que j’étais particulièrement épuisé. Ce que je refusais de reconnaître jusque là. J’ai pu prendre mes distances vis à vis de cet infernal de p.... de b.... de m.... de Net et de ce qui l’accompagne, l’effroyable, l’abominable virtuel ! J’y reviendrai. J’ai retrouvé mes racines. Va savoir pourquoi, lorsque la fin se profile à l’horizon, les gens ont besoin de toucher du bout des doigts le lointain passé... Je n’ai pas failli à cette règle. J’ai aussi eu beaucoup de bonheur dans nos petites réunions familiales. Les souvenirs sont remontés par vagues plus ou moins agressives. Des trucs pas croyables qui m’étaient sortis de la tête. J’ai un peu bricolé. Deux femmes seules... C’est drôle, quand un mec se pointe, y a toujours des trucs à faire... Bref je me suis occupé, et j’ai sauté sur la première occasion pour raccourcir cette retraite tristounette... Je n’osais pas prendre l’initiative : Monique aurait pu penser que je m’ennuyais avec elle et que mon ordinateur me manquait ! Mais non !
Marcher dans mes propres pas. Le premier matin, je me suis réveillé très tôt, comme d’habitude. Tout dormait dans la maison et dans le village. Je suis sorti sur la place. Depuis que je suis adulte, je suis venu très régulièrement ici. Je connais chaque maison de ce hameau, chaque recoin. Pourquoi éprouvais-je à cet instant ce violent sentiment de revenir sur mes pas d’enfant ? J’ai contourné l’église pour entrer dans le cimetière par une petite porte dérobée. Ce matin était triste comme pour une journée d’automne. L’air était humide, pénétrant. Le hameau surplombe la vallée. Un paysage magnifique s’étale dans le lointain. Des bancs de brumes commençaient à s’effilocher, dégageant progressivement les coteaux couverts de cultures et de bosquets. Je me suis arrêté devant la tombe de Marraine. Quelle vue imprenable ! La mort est-elle plus douce lorsque les corps pourrissent face à un site aussi grandiose ? J’ai été submergé par de violents frissons en pensant à ce corps inerte que j’avais tant admiré et aimé. Que reste-t-il de toi, Marraine, après ces deux années où tu as été abandonnée seule, si près et si loin des murs qui résonnent encore de tes rires ? Baudelaire me revenait en tête, lancinant...
" ... Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver, ... "
Les larmes commençaient à me brûler les yeux. Vraiment, pour moi, j’aimerais mieux l’incinération...
Je me suis arrêté un instant devant le caveau de Papy et Mamy B. . Là, ce sont les dates qui m’ont fasciné... Plus de trente ans... J’entends encore l’appel autoritaire de Papy : " Les garçons ! "...
Je suis rapidement sorti de cette enceinte. Un chien, genre Pitbull était attaché par une énorme chaîne au portail de l’entrée principale. Il se mit à aboyer copieusement... Un homme, assez jeune est sorti de chez lui pour le calmer... De chez lui... Un homme... Un inconnu... Je restais sans voix regardant alternativement l’homme et la porte de la lourde demeure. Mais cette maison est à moi ! Elle appartient à mes souvenirs ! Je me suis revu accompagnant ma Marraine, franchir cette porte, monter l’escalier, et la regarder travailler, tailler dans d’épaisses couches de tissus ce qui allait devenir de petites chemises pour nourrissons... Pendant longtemps, elle avait transformé sa maison natale en atelier...
Une étrange frénésie m’a pris. Je me suis mis à sillonner toutes les rues et ruelles, repassant avec application devant chaque souvenir... Cette triste petite baraque en ruine, le toit effondré... Qui pourrait imaginer maintenant que c’était l’épicerie du hameau ? Je la contournais. Les portes sont arrachées. J’ai vu le toit écrasant les meubles restés sur place... Je me suis vite éloigné. La grange, où j’ai connu de bien fortes émotions. La cour de ferme, où je restais fasciné à assister à l’abattage d’un bœuf. Un grand coup de marteau au milieu du large front borné et pan !... Le lavoir... L’ancienne poste... La ferme où nous étions embauchés à trier le beau raisin de table et à installer chaque grappe vermeille sur un petit papier décoré... Ma poitrine battait à étouffer. Je me suis assis sur la place de l’église. Le cœur de mes souvenirs. J’ai pleuré. Longuement. Pas ces larmes qui ici, me révoltaient parce que sans raison. Pas ces larmes amères et désespérées en voyant ma vie échapper à mon contrôle. Des larmes paisibles, apaisantes. J’étais bien. Je restais là, immobile et muet, jusqu’à ce que je voie les volets de la maison de ma cousine bouger. J’espérais encore, je ne sais trop quoi, mais j’espérais de ces vacances...
La fête au village. J’aime beaucoup ma grande cousine Michèle. Elle est de l’âge de ma sœur, donc quelques années de plus que moi. Avec ma frangine, elle a longtemps eu une forte complicité qui faisait davantage penser à des sœurs qu’à des parentes éloignées. Moi, gamin, je bavais d’admiration devant ces deux grandes, dynamiques et pleines de vie, bien en avance sur leur époque. Et le temps a passé. Chacun suit sa route. Lorsque ses enfants ont été assez grands, Michèle un jour a quitté son mari et est partie vivre avec une compagne. Ma sœur n’a pas tout compris, elles se sont éloignées, je me suis rapproché. Naturellement. Ma Marraine, sa mère, a elle aussi eu beaucoup de mal au début. Elle a beaucoup souffert. Nous avons longuement parlé un certain été. J’ai essayé de montrer à ma Marraine la contradiction qu’il y avait à accepter pour son filleul adoré, sans une ombre d’hésitation, le droit à la différence qu’elle ne parvenait pas à accorder à sa propre fille... Seulement moi, je me revendiquais homosexuel mais vivais en couple " normal " aux yeux du monde. Michèle au contraire, avait brisé toutes les valeurs de ce microcosme campagnard pour revendiquer son droit à vivre selon ses choix. Je ne sais pas si ces longues discussions avec ma Marraine ont eu un quelconque impact. Nous n’en avons jamais reparlé. J’ai vu les relations se normaliser au sein de la famille et au delà, et j’en ai été heureux et rassuré. Et cette année, je constatais de nouveau que l’intégration de ce couple " hors norme " dépassait l’imaginable pour beaucoup de " militants gays "... C’est pourquoi je voulais en dire un mot ici.
D’abord, situer le contexte. Un petit village de 400 âmes perdu dans la campagne française profonde. Ma famille fait partie des notabilités de la région. Sa petite entreprise a pendant longtemps été l’une des ressources importantes des villages environnants. Son engagement politique clairement à gauche ne faisait pas que des heureux dans ce coin plutôt traditionaliste. Mon cousin, j’y reviendrai, est un élu important dans le département. " Les filles " habitent en plein cœur du hameau.
Le lendemain soir de notre arrivée, c’était la fête au village. Deux trois manèges, un orchestre à thème, une buvette campagnarde et ce qui aurait voulu être un grand bal... Ma femme étant souffrante et alitée, j’accompagnais " mes cousines " qui se devaient de faire acte de présence, tous les habitants étant là, dans leurs plus beaux costumes... Je me suis beaucoup amusé à retrouver l’ambiance de ces petites fêtes de nos campagnes. Un petit tour nonchalant du territoire a fait mon bonheur. Tout y était. Le punch, préparé dans de grandes bassines, qui coule à flot (hélas trop souvent remplacé par du coca et des bières...), les petits groupes par affinités, les jeunes adultes affichant leurs conquêtes, les adolescents cachés dans les recoins sombres pour " flirter ", les groupes de gamins jouant à faire sursauter les filles avec des pétards dans le champ voisin. Les " vieux " préférant leur partie de boules aux simagrées sur la piste de danse, les femmes devant donc se résoudre à danser entre elles. L’orchestre qui ramait, ramait... Pour essayer de mettre un semblant d’ambiance. Emotion nostalgie... Agréable.
Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est l’intégration impressionnante de ce couple de lesbiennes affichées. Connues de tous, elles étaient saluées par les couples au fur et à mesure de leur arrivée. De grandes embrassades aussi bien par les messieurs que par leurs dames, baisers francs et cordiaux accompagnés de quelques phrases, de quelques plaisanteries. A la durée de l’échange je pouvais repérer les plus intimes, auxquels j’étais systématiquement présenté... moi-même étranger invité dans ce petit bout de terre qui a tant connu de mes frasques d’enfant et d’adolescent... La roue tourne. Tout au long de la soirée, je gardais l’œil aux aguets pour essayer de repérer, là des sourires en coin, ailleurs des plaisanteries sous le manteau, pourquoi pas quelques gestes obscènes, comme ça aurait pu être le cas dans une fête de grande ville ou de banlieue... Rien de rien. Ambiance sereine d’une réunion de villageois. Il y avait souvent du monde autour de notre table. Qui venait présenter le dernier né. Qui venait faire constater " comme il a grandi ". Qui annonçait un prochain mariage ou un nouvel heureux événement. Je me sentais plutôt emprunté... J’étais davantage l’objet des curiosités que le couple de mes cousines. Je m’éclipsais donc de temps en temps pour faire le tour de la fête, et aller débusquer ceux qui s’isolaient dans les recoins que je connaissais bien... Ces endroits, eux, avaient passé les décennies... Et ils n’étaient sans doute pas près de changer...
Aujourd’hui encore, en y repensant, je reste très troublé par une telle assimilation de l’exception dans un tissu social considéré comme rétrograde par beaucoup... Qui devraient en prendre de la graine.
Souvenirs. Le " petit " frère de Michèle est mon cadet d’un an. Enfants, nous avons été très liés. Atteint très tôt par le virus de la politique, il s’y est entièrement consacré. L’entreprise a doucement périclité puis a fermé. Maire d’une ville moyenne, élu régional, en charge de nombreux dossiers, depuis des années je ne le croise qu’en coup de vent. Il n’a jamais manqué de venir me voir lorsque je séjournais chez sa mère ou chez sa sœur. Mais c’était toujours entre deux rendez-vous, le nez sur sa montre... Cette année, je l’ai trouvé plus détendu, plus disponible. Nous avons bien discuté, y compris politique, ce que nous évitions généralement, nos choix étant plutôt à l’opposé dans l’échiquier de la gauche... Il est vrai que nous avions tous les deux fortement espéré dans le combat de Ségolène, et cet échec, dans un sens, nous rapprochait... Est-ce en raison de cette complicité retrouvée que les souvenirs m’ont assailli ? En quelques heures, des tas d’anecdotes plus ou moins insignifiantes ont envahi ma conscience. Le papy qui nous rappelait à l’ordre (" Les garçons ! ") parce que la poste allait fermer et que nous devions assurer la tâche qui nous était dévolue, déposer les colis des différentes commandes avant le départ du courrier. JP, le copain, l’ami inséparable de mon cousin, qui participait à toutes nos frasques lorsque sa mère, occupée dans sa petite épicerie, cessait de le surveiller d’un œil. JP qui un jour m’a sauvé d’une mort affreuse, en me tirant d’une montagne de seigle où je m’enfonçais inexorablement comme dans des sables mouvants... Nous nous étions introduits par effraction dans cette grange et aucun des trois n’osait appeler au secours... De temps en temps, notre trio allait garder les vaches de la Mamy. Nous nous installions à l’ombre d’un grand chêne tout en haut du pré, les bébêtes sous nos yeux. Mais moi, installé entre les deux compères, je pensais à d’autres bébêtes... Que devait penser et ressentir mon cousin lorsque je lui tournais le dos pour " m’occuper " de son meilleur ami ? Je ne me souviens pas que JP ait été une beauté. Il avait la souplesse, les muscles fermes et longilignes, la santé éclatante des jeunes vivant à la campagne. Je crois qu’il était un peu plus âgé que nous, et j’aimais vaincre ses réticences pour atteindre l’objet de toutes mes curiosités, et le conduire sans un mot au plaisir. Après l’avoir satisfait, je me branlais seul, ma tête sur sa poitrine, les yeux rivés sur son sexe qui s’affaissait lentement... Puis nous reprenions nos activités comme si de rien n’était. Je pensais que mon cousin, " trop petit " ne pouvait pas comprendre... Quel souvenir garde-t-il de ces jeux ? S’en souvient-il seulement, entièrement absorbé par sa vie de notable et de père de famille, heureux grand-père d’adorables bambins ?
Le cimetière. Lorsque je vais au pays paternel, je ne manque jamais d’aller me recueillir sur la tombe de mes grands-parents. Etrange cérémonie. Moi qui déteste les simagrées, qui clame sur tous les tons que le deuil n’a pas besoin de mausolées pour s’exprimer, qui en vingt ans n’ai pas été plus de cinq ou six fois sur la tombe de mes parents, moi qui voudrais être incinéré et que mes cendres soient dispersées, je n’ai jamais manqué cet instant de recueillement sur la tombe de gens que je n’ai pas connus. Mais qui sont mes racines. A quelques dizaines de mètres du cimetière, je vois la maison de mes ancêtres. Elle a repris de l’allure. Les nouveaux propriétaires l’ont bien restaurée. Nous en avons souvent parlé avec Monique. Elle est toujours auprès de moi dans ces moments. En fait, mon père ne manquait jamais de venir, ne serais-ce qu’un cours instant, s’isoler devant cette tombe. Je me tenais alors à l’écart, le laissant seul dans ses pensées. Maintenant, je prends sa place. Je ne pense pas à mes grands-parents dans ce minuscule cimetière de hameau. Je suis mon père... J’ai l’impression d’être plus en lui que je ne l’ai jamais été. Plus que je ne le serai jamais devant sa propre tombe. D’ailleurs, les fois où je suis allé arranger un peu la sépulture de mes parents, ce n’est pas à eux que je pensais. Mais à ma sœur. Je ne venais là que pour lui faire plaisir. Parce qu’elle ne comprendrait pas que je n’y aille pas. Etranges mécanismes que le recueillement...
Cette année, cette petite cérémonie a pris une autre tournure. De son vivant, ma Marraine avait toujours veillé à l’entretien du caveau. Depuis qu’elle n’est plus, et même bien avant en raison de sa maladie, rien n’avait été fait. La tombe était à l’abandon. Mais au-delà de ce constat, je savais que c’était très probablement la dernière fois que je me rendais dans ce coin perdu. Je me prépare. Même lorsque je n’y pense pas.
J’ai été pris d’une frénésie de nettoyage. J’ai réparé les éclats dus au gel. J’ai traité et reblanchi la pierre envahie de mousses. J’ai ratissé le gravier, j’en aurais bien rajouté mais je n’en ai pas trouvé dans les commerces environnants. Deux demi-journées entières je me suis consacré seul à cet entretien. Je ne comprenais pas trop mon comportement. Et puis j'ai réalisé que je savais que je ne pourrai pas aller sur la tombe de mes parents. Au travers de cette sépulture oubliée, c’est aussi à eux que je rendais hommage. Et j’ai été plus serein. Comme chaque fois que je pense que bientôt, je serai enfin libéré.
Désintoxication. J’espérais beaucoup de ce break. Ce voyage au pays du sans-ordi, du sans-télé, du sans-téléphone portable... Ça n’a pas été simple. Je pense que j’étais bien " accro "... Une véritable addiction. Ils viennent d’installer un relais pour la téléphonie mobile. On capte enfin dans ce trou perdu ! Cependant, je m’en suis interdit l’usage. Sauf à répondre. En effet, Xavier m’a appelé.
Ne pas penser au forum et aux blogs n’était pas envisageable. Ma tête en était pleine. Mais je voulais, je devais prendre mes distances. A. et N. avaient, avant mon départ, une nouvelle fois ignoré mes perches tendues pour rompre le virtuel par une rencontre effective. J’en ai été très affecté. Je devais regarder en face la fatuité du relationnel mis en place. Je n’avais d’intérêt aux yeux de ces jeunes gens que dans la mesure où je n’existais pas vraiment. Ils m’avaient confié des secrets, livré des confidences, qu’ils auraient été incapables de simplement évoquer devant une personne en chair et en os. Le virtuel n’était pas un état provisoire. C’était la base même, le fondement même, de notre relation. Je leur avais été utile à un moment de leur parcours personnel. Mais je ne devais pas sortir de mon rôle.
L’essence même de leur amour entre eux, m’avait tout de suite interdit tout fantasme sur une rencontre physique effective. Aussi, je ne comprenais pas où était mon problème. Par quel mécanisme éprouvais-je cette frustration proche de la déception amoureuse ? J’ai été long à comprendre. Pas fufute le Boby... Ça, je le sais depuis toujours.
Je me suis longtemps bloqué sur le fait que JE n’étais qu’un personnage virtuel pour eux, et donc que je n’existais pas vraiment... Et je ne voulais pas voir, je ne pouvais pas voir sans doute, que EUX n’étaient qu’une image virtuelle, fictive, irréaliste, que je poursuivais vainement. Mon doute, voire mon mépris de moi-même a fait que je n’ai jamais pu croire que je pouvais susciter le moindre sentiment d’amour, ni même d’affection. Toute ma vie, j’ai tellement haï ce corps qui n’était pas ce que j’aurais voulu, qui ne faisait jamais ce que je voulais quand je le souhaitais, que je traînais comme un boulet depuis ma plus tendre enfance ! Ce corps n’était pas moi. Je me suis toujours senti trahi par mon aspect physique. J’étais autre chose. Je n’ai jamais trop su quoi, mais j’étais convaincu d’être autre chose. Et je vivais dans les rêves, par la pensée, dans ma pensée... Même l’amour que Monique me témoigne depuis tant d’années, avec une force et une conviction infaillibles me semble invraisemblable, irréaliste... Je le subis, perplexe, sans jamais parvenir à y croire.
Et là, par la magie de la toile, avec la complicité du virtuel, inconsciemment, j’ai pu me construire un personnage à la dimension de mon imaginaire. Un personnage dont les sentiments prennent le pas sur tous les autres éléments. Un personnage intelligent, sensible, généreux. Un personnage avec une grande capacité d’écoute, une empathie naturelle envers ceux qui sont à la peine. Un personnage aimable et aimé. Un personnage qui renie son corps, qui ne le cache pas, non, non, mais qui le crache par moments, par une photo, par une réflexion, par un cri de douleur. Un personnage qui de temps en temps soulève rapidement le voile en ayant l’air de dire : " Voyez comme ce physique est laid... Mais je suis bien autre chose, vous devez le reconnaître... ". Un personnage qui n’a plus d’âge. Donc qui ne vieillit plus.
Je comprends enfin. A. et N. ne sont en rien ma finalité. Ils ne sont pas mes amours. Il n’y a rien de coupable dans cette relation. Mais ils représentent l’image virtuelle de ce jeune éphèbe plein de beauté, de charme et de vie, qui pourrait succomber aux charmes de mon personnage idéalisé. De mon âme peut-être. De mon image virtuelle, certainement. Cet acharnement à vouloir briser le virtuel pour entrer dans le " vrai "... Je ne suis pas curieux de leur physique. Je ne cherche pas à vérifier s’ils entrent dans mes critères et s’ils pourraient ou non me plaire. En fait, je m’en moque éperdument. Le virtuel pourrait dévoiler un arnaque monstre, des personnages bâtis de toute pièce par un maniaque quinqua, ventripotent et vicieux, je souffrirais beaucoup moins que si ces jeunes de vingt cinq ans, pleins de vie et amoureux, rejetaient avec plus ou moins de mépris mon Moi authentique qui enfin se dévoilerait à leurs yeux. Et finalement, n’est-ce pas cette souffrance que j’appréhende et souhaite en voulant que nous sortions de l’ombre de la toile ? Voir l’étonnement, le mouvement d’hésitation ou de recul provoqués chez l’autre lors de cette confrontation ? En fait, cette souffrance ne serait-elle pas la justification à posteriori d’une vie sans issue ? Peut-être certains ne comprendront pas. Mais j’étais phénoménalement soulagé en prenant conscience de ce paradoxe. Je me sentais comme libéré. Guéri.
La relation en train de se construire avec WajDi est toute autre. D’évidence, j’ai essayé de reconduire les mêmes équivoques dans mes premiers commentaires que j’ai postés sur son blog.
" Pour être honnête, je suis un peu troublé. En te lisant, j'ai très vite pensé à "La Vie Devant Soi"... Mais n'est pas Emile Ajar qui veut ! Je ne sais pas pourquoi, mais je ressens des contradictions entre ce que tu dis, la façon dont tu le dis, (le parler "quartier" un peu simpliste...) et ce que tu pourrais être. .. "
Mais le bonhomme a une sacré personnalité, et en bon lutteur expérimenté, il m’a rapidement et régulièrement renvoyé dans les cordes...
" J'réserve ma réponse pour plus tard Boby mais j'reconnais bien là ton coté educ spé ki cherche a élever... "
" Aujourd'hui, je suis à l'aise avec mon corps, comme avec mon agressivité. Et plutot ke prôner la mollesse ou pretendre ke "je bride mes desirs profonds", tu devrais plutôt aller ré-activer ton agressivité. "
J’ai un peu de mal à analyser cette relation naissante. WejDi ne parle pas à un personnage virtuel. Il a rapidement cerné qui je suis, mes forces peut-être, surtout mes fragilités.
" Ma réponse, c'était pour te bouger. Pour ke tu cesses de confondre agressivité et violence, et ke tu arrête de la brimer à l'interieur de toi. On a besoin de l'agressivité pour mener ses combats et faire valoir ses idées. "
Il me parle... à moi. J’ai un étrange sentiment d’exister, d’être pris pour ce que je suis, et rien de plus, rien de moins. Je suis vieux, il le sait et s’en fout. J’ai un physique déplaisant, il le sait, et n’en a rien à faire. Je voulais le connaître et le comprendre, j’ai l’impression qu’il me fouille et me dissèque... Il évoque à longueur de blog son physique avantageux, son côté animal et bête de sexe, et lorsqu’un lecteur, moi compris s’engouffre dans cette brèche, par une phrase courte mais bien sentie, il rappelle que d’abord, en premier, il est une intelligence, qui recherche sa pleine puissance : " Je suis seulement en train de convertir mon habileté physik au combat en force réelle. J'étais un tireur evidemment doué, mais immensément fragile à l'intérieur. Je me construits derrière ma muraille. Je me remplis enfin. Je vais devenir un combattant de la vie. "
Et il nous mouche comme des gamins...
" Déchire Boby ! plutôt ke te renfermer. "
" t'y es aller fort dans ton comment... en me faisant passer pour un sans coeur "
" l'ordi c un court circuit entre tes yeux et ton cervo et le corps n'existe plus "
Ou il m’époustoufle avec des phrases que j’aurais aimé pouvoir dire :
" Ki j'représente pour ce gars ? Avant, il me kiffait de loin, secretement, et puis j'l'ai forcé a s'exprimer. Il a fait, mais il a toujours rien dit. J'l'ai maltraité et il s'accroche, mais sans ke ce soit lourd. Ni k'il ait l'air géné. Il m'intrigue et a réussi a exister de plus en plus : maintenant, kan il passe derrière moi, je sais k'il est là. Alors qu'avant il etait transparent. "
Ce garçon est dangereux. Pour moi. Je me sens obligé d’être en permanence sur la défensive. Sinon, il mettrait mon cœur à nu en deux temps trois mouvements. Il a évacué d’un revers de main toute relation équivoque. Il est jeune et plaisant, il est sexuellement épanoui. Donc seule ma personnalité l’intéresse. Il s’est confié à moi comme à aucun autre je pense, mais ce n’était que pour mieux me tenir et dévoiler des lambeaux de mon âme. J’ai parfois l’impression d’être un objet d’étude entre ses mains habiles, sous son œil perçant... Je suis trop fragile en ce moment, et il est dangereux. Il serait capable de me faire remettre en cause mes décisions. J’ai décidé de prendre mes distances... Je me prépare.
Retour au virtuel. Nous sommes arrivés ici en fin d’après-midi. Je me suis interdit d’allumer l’ordinateur tout de suite. J’ai déchargé les bagages, rangé... Monique s’était allongée jusqu’au repas. Lâchement, je craquais. Sous le prétexte de regarder les messages arrivés pendant notre absence, j’allumais l’ordinateur. A. était sur MSN. Je feignais de ne pas le voir, et consultais toutes mes boîtes de réception. J’avais le cœur serré. Aucun message intéressant. Je jetais un œil sur le blog de WajDi, dans la réponse à mon dernier commentaire, il m’envoyait sévèrement dans les cordes... Je n’attendais pas d’être KO... Sans trop réfléchir je répondais vertement, presque méchamment à ses critiques.
Puis je me décidais à regarder le message de A. . Je découvrais qu’il m’avait envoyé un message à plusieurs reprises pendant mon absence. Il m’attendait. Mes bonnes intentions étaient cruellement et brutalement broyées. Je fondais. Il souffrait, il avait besoin de moi.
" Je te sens drôle, A... Y a un truc qui va pas... "
J’ai immédiatement réalisé que j’étais en train de me fourvoyer. Je devais tenir mes engagements... Je tentais une pirouette.
" Je n'ai pas beaucoup de temps. Si tu veux, écris-moi. Je te retrouve pas, là. T'es pas "mon" A. . "
" Essaye de m'écrire. Poser le problème, c'est déjà commencer à le solutionner. Je te laisse pour ce soir. Gros bisous. "
J’ai été honteux. J’ai été malheureux. C’était la première fois que je n’étais pas sincère avec lui. J’avais l’impression de le trahir. La séparation m’a laissé un goût amer dans la bouche. Il n’est plus réapparu sur mon écran. J’ai l’impression de me détruire. De ne plus être moi. Il faut que je tienne. Je me prépare.
WajDi a très vite réagit à mon commentaire répondant à sa réponse à mon commentaire précédent... Rien que le cheminement ainsi décrit m’apparaît ridicule... Il m’a rejoint sur MSN et très vite, il a placé : " t'y es aller fort dans ton comment... ". Nous étions pressés. Je n’allais pas me lancer dans des explications alambiquées. Une petite pirouette ? " Tu joues sur ton blog au dur des durs, j'ai répondu dans le registre... Mais tu sais que je t'aime... Beaucoup... "
Il devait partir. Sa réponse brève me laissa pantois...
" bon ca va alors "
Bon dieu que je suis fragile. Nous allons nous revoir sur MSN. Je redoute un peu. Il me tarde.
Je dois dépasser tout ça. Il faut que je me prépare.
Aux visiteurs... En lisant les blogs, je trouve désagréable cette quête fréquente aux commentaires... Quel intérêt ? Je vais faire une exception aujourd’hui. J’ai remarqué sur mes stats que le nombre de visiteurs a légèrement progressé depuis mon " Bilan ". Mais j’ignore totalement qui peut bien venir me lire. Alors je ne vous demande pas de commentaire (à vous de voir ce que vous avez envie de dire). Mais juste un petit post, votre sexe, votre âge, bref, un minuscule état civil confidentiel. Pour m’aider à comprendre. Qui peut bien trouver un intérêt à mes élucubrations ? Merci à ceux qui passeront outre leurs réticences.