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Vendredi 29 juin 2007

Avant de reprendre le cours de mon journal, je dois aborder le problème de l’identité homosexuelle. Pour deux de mes lecteurs préférés...

J’ai beaucoup hésité. Il me serait facile de trouver sur le net, et notamment sur quelques blogs que je visite de temps en temps des analyses très pertinentes sur ce thème. Je ne ferai jamais aussi bien.

Mais le contexte est particulier, et je me dis que mieux vaut peut-être une analyse simpliste et incomplète, qu’une théorie bien bâtie, bien documentée, bien percutante, mais dont la moitié des arguments sont en dehors de la plaque ou même peuvent provoquer l’effet inverse de celui souhaité. Alors, je me lance, mes excuses aux visiteurs qui pourraient trouver mon argumentaire au raz des pâquerettes...

Le contexte d’abord. Deux garçons qui se considèrent hétérosexuels, et en fait ne se sont apparemment jamais posé la question... Ils ont une vie " normale ", un métier très viril, des compagnes, une vie de famille ordinaire... Ils sont amis. Très liés, très complices, collègues depuis des années.

Un jour ils découvrent leur amour réciproque et se jettent dans les bras l’un de l’autre. Bonheur. Ivresse. Et puis un peu... Incompréhension... L’un d’eux " pense " depuis longtemps. L’autre ne veut pas penser, mais vivre...

Suis-je assez précis et juste dans cette description sommaire ? En tous les cas j’essaye d’être honnête et objectif. A. , tu refuses d’être identifié aux " homosexuels ". Tu serais prêt à te battre pour défendre " leurs " droits. Mais tu n’es pas concerné. Si l’objet de ton amour disparaissait, tu reviendrais vers les femmes, dis-tu... :

    1. A. dit : je vois bien, que des fois, je suis en décalage total, avec les militants, du forum, y'a rien à faire ! Je ne me sens pas faire partie d'une communauté ! je suis désolé, mais je ne vois pas à quoi ça sert
    2. A. dit : Ecoute Boby, j'aime N., lui il m'aime. O.K, ça implique pas grand chose d'autre pour moi,
  1. ... ...

    1. A. dit : ceci dit, je ne laisserai jamais personne insulter, frapper ou humilier un homo devant moi, mais pas besoin d'en être un aussi pour ne pas supporter l'homophobie

    ... ...

    1. A. dit : Ecoute Boby, si trouver la paix c'est accepter l'idée que je fais partie d'une grande famille de folles tordues, ça va être du sport ! ( tape pas )

    ... ...

    1. A. dit : ce que j'essaie d'expliquer, Boby, c'est que j'aime N., et je ne fais aucune théorie, ou philosophie de vie autour de ça, je suis toujours le même, j'ai pas l'impression d'avoir changé, et si demain, y'a plus de N., et ben je suis pas capable de te dire qui viendra dans ma vie après. Et franchement, ça ne hante pas mes nuits, je m'en fous, vraiment.

N. de son côté est un peu plus nuancé. Mais guère. C’est un bon p’tit mec viril, plutôt jovial, boute en train, sûr de lui... Jusqu’à très récemment.

Je dis : Donc, ce que je te demandais, quand as-tu eu conscience de ça, ce sentiment amoureux, et en as-tu souffert ?

N. dit : à 18 ans, au retour d'A., oui bien sûr, j'ai mis quand même pas mal de temps à en parler à ma sœur, mais c'était vraiment trop lourd, c'est très dur de vivre avec celui qu'on aime toute la journée, de le voir si proche, et si loin à la fois. Je me suis senti mal, parce que je savais que c'était invivable ( enfin, c'est ce que je croyais ), et qu'il ne fallait pas que je persiste dans ce délire.

... ...

    • N. dit : ma sœur ? Je lui ai dit que je croyais bien que j'aimais A., alors elle, le bon sens incarné, elle me dit : bien sûr, c'est ton meilleur ami, c'est quoi le blem ?
    • N. dit : alors il a bien fallu que je lui explique vraiment. Elle m'a dit : parles-lui, te bouffes pas la vie... J'ai mis très très longtemps à chercher comment je pourrais présenter la chose à A. .
    • Je dis : Toi, tu as compris tes attirances et tu t'es posé des questions. Pas trop. Je te sens très carapaçonné sur ça...
    • N. dit : les attirances Boby, ça veut dire que n'importe quel mec ferait l'affaire, et pour moi, c'est pas le cas, donc ce ne sont pas MES attirances, c'est MON attirance, nuance !
    • Je dis : Pendant 7 ans (18-25 ans sauf erreur) tu as eu ça en tête. En te l'interdisant. En niant. Sûrement en pleurant parfois. Tu as un vécu. Plus ou moins profond, plus ou moins conscient, mais il existe...

Bon. J’ai coupé court. MSN ne se prête pas vraiment à ce genre de conversation sur le sens de la vie... Trop vite, trop court, trop approximatif. J’ai promis à A. et N. que j’essayerais de leur dire mon sentiment sur l’identité homosexuelle... Je vais donc m’y employer maintenant...

Il y a des mecs qui à 40 ans n'ont jamais touché un gars, et qui se sont tout interdit... Ils se sont mariés, ont enfants, vivent bien dans la norme... Et en entendant des réflexions, des plaisanteries, ils SAVENT qu'ils sont PD... Oh, certains d’entre eux " hurleront avec les loups ", histoire de se dédouaner, et de limiter leur culpabilité... D’autres joueront profil bas, et se montreront le plus discret, le plus effacé possible...

Il y en a d'autres comme moi, qui à 8 ans faisaient des galipettes sous les ponts avec leurs copains, qui n’ont cessé depuis d’accumuler les aventures, et qui ne comprennent que très tard la signification de ces jeux... Mon premier souvenir conscient, je devais avoir quatorze ans. J’ai dû en parler ici quelque part. Mon grand frère (dix ans de plus que moi) est rentré du boulot et nous a trouvés ma mère et moi en train de jacasser comme des pies tout en faisant la vaisselle... Il est rentré dans une colère noire, engueulant littéralement notre mère :

  • " Tu es en train d’en faire un PD ! ! "

Je n’ai pas analysé, ni intégré. J’ai reçu un coup de poignard en plein cœur. Mon frère vénéré haïssait ce que ma mère était en train de faire de moi... ? ! ? ! ? !

Puis, c'est vers 15 ans, en internat, lorsque les autres ont vanné sur les PD... Décrivant ces dépravés comme des monstres redoutables... J’ai compris que je n’étais pas comme eux... Jusque là, j'étais preneur de tout ce qui passait à ma portée, garçon, fille...

Il y a ceux qui dès leur naissance, quasiment, savent, ont intégré leur originalité, l’assument, et cheminent lentement et plus ou moins tranquillement vers la vie à laquelle ils aspirent... Je pense aux transgenres bien sûr, mais aussi à des mecs bien dans leur peau, qui ont bénéficié d’une éducation non castratrice, ou qui ont su par eux-mêmes la dépasser très vite...

Il y a d'autres personnes qui vivent une relation homosexuelle et ne se sentent en rien concernées par cette " catégorie ". Vous en êtes peut-être. Pourquoi pas ? J’ai ainsi une cousine qui a été mariée, a eu 3 enfants, et un jour elle a quitté son mari pour se mettre en ménage avec une autre femme... Leur amour dure depuis plus de 27 ans... Et lorsque nous en parlons, elle me dit souvent :

  • "Mais je ne me sens pas du tout lesbienne ! Je suis tombée amoureuse d'une femme, c'est tout !"

Il doit y avoir des dizaines d’autres " catégories "... L’imagination de la nature est sans borne... L’inventivité des hommes sans limite...

Alors, quel lien entre toutes ces personnes ? C'est qu'elles se sentent A LA MARGE ! C'est le regard des autres qui fait la différence ! Ce sont les autres qui nous placent de gré ou de force dans une identité spécifique !

On peut être totalement transparent ;

On peut être d’une discrétion absolue ;

On peut ignorer soi-même ses désirs profonds ;

On peut d’assumer en ayant vaincu tous ses complexes ;

On peut vivre loin du regard des autres ;

On peut baigner dans le Marécage, Euh, pardon, Marais ;

On peut être normé, poly normé, auto normé, dé normé...

Les " autres ", tôt ou tard, nous mettront dans une petite case...

L’idée que l’on vous " case " dans le tiroir " Homo " vous insupporte. Vous avez raison. Vous ne vous sentez pas concernés par les Gay Prides... Vous n’avez pas entièrement tord. Vous revendiquez la normalité ? Oui, oui, revendiquez... Vous ne voulez pas devenir des moutons parmi les bœufs... Quelle évidence... Vous êtes jeunes, beaux, sportifs, en pleine forme. Vous avez vos copines et un boulot qui vous passionne... Pourquoi faire partie d'une grande famille de folles tordues... ? Tu as raison A. !!

Bon dans cette joyeuse confrérie, il y aussi des vieux cons comme moi, pas efféminés pour un rond, mariés et pères de famille, intégrés dans la société, apparemment bien loin de tout ghetto, de tout repli communautaire... Et pourtant ils (JE) font partie de la grande famille...

Je n’aime pas le prosélytisme, et je n’ai aucune envie de vous " convertir "... Alors, pourquoi voulais-je vous parler de ça ? Deux raisons essentielles.

  1. 1- Quoi qu’il en pense, quoi qu’il ressente au plus profond de lui, N. a senti, vécu cette différence dont je parle ici. Il a souffert de ne pouvoir tranquillement te prendre à part et t’avouer son amour, aussi facilement qu’il l’a fait en d’autres occasions à des filles. Non l’interdit était là, très fort. Qu’il le veuille ou non, il s’est construit avec " ça "... Et ceci lui a donné une sacrée avance sur toi, A. ...

    Toi, tu as reçu cet amour comme un violent coup sur le crâne. Tu sais combien j’admire le formidable travail sur toi-même que tu as accompli pour regarder cet amour en face et finalement choisir d’y répondre favorablement. Mais tu n’as jamais été seul face à tes interrogations. Il y avait déjà et toujours N. . Il y avait aussi un vieux maniaque qui essayait de vous accompagner du mieux qu’il pouvait. Tu n’as jamais été vraiment seul. C’est une sacré différence ! Alors tu ne peux pas comprendre, du moins pour le moment, par où a pu passer N. , tu ne peux donc pas juger ses choix et ses comportements pendant cette période de solitude... Point un.

  2. 2- Lorsque l’on est seul, tout seul, vraiment seul, horriblement seul face à ces interrogations métaphysiques du genre où suis-je ? Qui suis-je ? Où vais-je ? Suis-je normal ou pestiféré ? Pourquoi dit-on que " tout le monde fait comme ça ", et moi je sais qu'en ce qui me concerne, c’est non ? Pourquoi ces ricanements ? Pourquoi cette agressivité ? Pourquoi suis-je rejeté ?

Alors, mes grands, se retrouver un instant, un court instant parmi ses semblables, parmi les autres pestiférés, pouvoir être, ne serait-ce que quelques minutes un mec lambda parmi d’autres mecs lambda, un mec qui se retourne sur un autre mec sans avoir peur d’être repéré, un mec qui peut faire " sa folle " sans redouter l’échafaud... alors mes grands, oui, la vie communautaire a un sens...

 

Pour ma part, j’ai connu un peu toutes ces situations.

Isolé, seul sans repère pendant mon enfance et mon adolescence. J’imaginais être le seul à me poser toutes ces questions...

Isolé, seul, au milieu de cet immense Paris dans lequel ce pauvre provincial attardé ne trouvait pas ses repères...

Intégré délirant, heureux de l’effet de masse, heureux d’aller en boîte, heureux d’avoir des copains " pareils ", heureux d’être à fond dans le ghetto, quand enfin j’ai découvert la clef de ce monde parallèle...

Intégré contestataire quand j’ai rapidement découvert la mesquinerie, les calculs, les pièges, les haines, les petites bassesses, les grandes lâchetés, inhérentes à toute communauté repliée sur elle-même... Je dis bien. Pas parce que ce ne sont que de pédés... Parce qu’il est malsain et anormal qu’un groupe se replie sur lui-même...

Farouchement intégré dans le tissu social " normal ", une fois marié et père de famille. Refus de voir marquer des différences, quelles qu’elles soient, notamment basées sur des choix sexuels ou affectifs. Lutte pour le droit à la différence...

Désespérément révolté par les discriminations de toute sorte, et notamment celles qui nous frappent, nous les gays. Mais ne vous y trompez pas non plus, il y a aussi des discriminations parmi les gays envers ceux qui sont " hors normes " : les folles, les travelos, les mariés, les honteuses, les " bouffeurs de chair fraîche ", les gigolos... Bref, j’en passe, je ne m’en sortirais pas. Alors j’ai doucement évolué... De la revendication du droit à la différence, à celle du droit à l’indifférence, pour finir à mon combat depuis bien longtemps : le droit à l’indifférence positive.

Indifférence : chacun fait ce qu’il veut, quand il le veut, avec qui il veut. Ça ne me regarde pas !

Positive : Chaque personnalité m’intéresse et ne me laisse pas indifférent.

Alors oui, la Gay Pride, ce n’est pas mon truc ;

Oui, le Marais, je n’y allais guère quand j’étais dans la Région Parisienne. Quelquefois avec ma femme, jamais seul ;

Oui, je suis révolté de voir le milieu gay phagocyté par le mercantilisme primaire ;

Oui, le ghetto, parce que c’est le ghetto me fait peur et pour le moins m’indispose ;

Oui, la communauté homosexuelle a ses dérives, comme toutes les communautés ;

Oui, on peut vivre complètement en dehors de ce milieu, et lorsque deux hommes s’aiment, il ne sont pas obligés pour autant de venir pointer dans le Marais toutes les semaines...

Oui, A. et N. vous pouvez vivre dans la discrétion et l’anonymat le plus absolu...

Mais...

Oui, la Gay Pride a sa raison d’être ;

Oui, bien des êtres déboussolés, perdus, ne survivraient pas sans ce sentiment d’être, ou de pouvoir être entourés de semblables...

Oui, être homosexuel aujourd’hui est bien moins difficile qu’à mon époque. Parce que la communauté gay est plus visible, et mieux acceptée dans la communauté nationale.

Cause ou effet ? Je ne sais pas. J’aurais aimé entendre parler d’une Gay Pride lorsqu’à vingt ans j’ai tenté de me suicider parce que je croyais que ce que je vivais était unique, et unanimement réprouvé... C’est tout. C’est peu. C’est beaucoup...

publié dans : Je me prépare
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