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Je reviens de mon rendez-vous chez le kiné. Un effet secondaire de la radiothérapie m’a affligé d’un double menton disgracieux, qui tremblote comme de la gélatine... Problème de circulation lymphatique parait-il. Je suis en rogne. Ils ne parlent jamais des conséquences possibles. Obtenir l’acceptation du traitement. Le reste ils s’en foutent. Ils gèrent au coup par coup. Et comme on ne peut plus que subir...
Je suis en rogne donc. Mais je recommence à me laisser distraire par les sirènes. Je ne suis pas rentré directement. Un petit tour, pour voir, comme autrefois... J’ai repéré un ou deux lieux de rencontres minables, où il n’y a jamais personne. C’est à dire seulement de vieux machins comme moi qui frétillent dès qu’il y a une nouveauté. J’y suis allé. C’est vendredi, on ne sait jamais... Je gare ma voiture, j’attends souvent sans même arrêter le moteur, en fumant cigarette sur cigarette... La misère. J’ai honte. Je vis ça très mal. Quand j’avais vingt ans, je ne supportais pas toute cette bande de vieux qui se précipitait littéralement sur le premier éphèbe venu, avec des airs de honteuses coupables. Je m’étais juré " de ne jamais en arriver là "... J’y suis.
Mercredi, Monique avait son bilan avec le cancérologue. Scintigraphie, scanner, analyses de sang et enfin synthèse par le toubib. Ce n’est pas bon. Je m’y attendais. C’est plus grave que je ne le pensais, moins grave que nous le craignions. Pas clair. Les métastases se sont développées au niveau de la colonne vertébrale. Une vertèbre est très fragilisée. Un bilan neurologique est nécessaire. Il sera fait dans quelques jours. Mon sang s’est glacé lorsqu’il a dit que la vertèbre pouvait s’effondrer brutalement en sectionnant la moelle épinière. Paralysie. L’horreur.
J’ai garé la voiture. Arrêté le moteur. Me suis donné une limite horaire. Comme d’habitude. Et j’ai attendu, attendu. Une, deux, trois voitures sont passées. De vieux mecs lamentables qui évitent mon regard parce que je leur ai déjà fait comprendre qu’ils ne m’intéressaient pas... Sans doute de braves mecs, plus jeunes que moi ou guère, semblables à ces correspondants agréables avec qui j’échange volontiers sur le forum. Pourquoi le premier aspect physique me rebute ainsi, et me rend pour le moins désagréable ? Ils pourraient être des copains, sans plus... Je ne peux pas. L’idéal ou rien. Je suis écœurant. Une voiture me croise, trop vite pour que je puisse évaluer l’occupant, et se gare un peu plus loin. Je descends de voiture pour me faire une opinion de plus près. Arrive un autre véhicule, fenêtres ouvertes. Je gars est jeune et plaisant. Il se gare encore un peu plus loin. Faut que je vois. L’instinct du chasseur se réveille.
Les marqueurs continuent de progresser. Les métastases s’en donnent à cœur joie. Le scanner signale une anomalie sur le foie. Il semble qu’il soit touché. Il faut vérifier, en faisant faire une échographie. Dans quelques jours. Les autres organes sont encore préservés. Et c’est le plus important nous dit le toubib. On est bien obligé de le croire. Y a que lui qui sait... Seulement voilà, faut agir vite. Il n’a plus aucune solution dans le mode dégradé... Seule une chimiothérapie peut encore enrayer la maladie. Sans la guérir complètement. Mais pour pouvoir vivre encore pas mal de temps. Voilà, c’est dit. Il est à la torture. Il le dit d’ailleurs. Il sait très bien la position de ma femme à propos de ce traitement. Il ordonne les examens complémentaires. Nous avons quinze jours pour réfléchir. Elle a quinze jours pour décider.
Le mec a l’air vraiment intéressant. Commence le petit jeu du chat et de la souris. Par qui est-il intéressé ? L’autre (jeune mûr, si j’ose...) ou moi ? Et je te croise, et je t’évite, et j’hésite, je remonte dans ma voiture, et je redescends... Je connais la chanson. Je patiente. L’autre non. Nous nous retrouvons tous les deux. Arrive un nouveau biquet... Non, vu de près c’est une folle entre deux âges, habillée comme un collégien... Elle se sent indésirable ( ! !). Elle repart. Nous sommes à nouveau tous les deux seuls. Lente approche prudente. De près, il est extrêmement beau. Très viril, mal rasé, un peu le type italien. Ou corse. Très brun, cheveux de jais denses et courts. Sourcils magnifiquement dessinés, visage aquilin aux traits mâles et réguliers. Je commence à avoir le cœur qui palpite. Je ne réussirai pas à lui faire enlever ses lunettes de soleil. Dommage. Je suis sûr qu’il a de très beaux yeux... Enfin je suis près de lui et il accepte mes premières caresses. J’ai la gorge sèche. Sous son léger polo je sens une musculature ferme et bien développée. Je descends. Son ventre est plat et dur. Première partie de l’examen de passage réussie. Un mec au top. Mais tendu et inquiet, je le sens. Je prends mon temps. Il doit venir, de lui-même. Il accepte que je l’enlace. Sous son polo, mes mains rencontrent une toison fournie et drue, mais du duvet sous les caresses. La peau des épaules est douce et satinée. Elle appelle les baisers. Il reste sur la défensive. Je parle, parle. Ça, je sais assez bien faire. Je le fais sourire. Il se détend, mais reste sur la défensive. Ça va être dur...
Le retour de la clinique est silencieux. Nous sommes chacun dans nos pensées. J’essaye de commencer à parler, mais ma voix dégradée, sa mauvaise audition, le bruit de la route. Nous remettons à plus tard. Balade agréable d’un jour d’été. Presque la canicule. La vie resplendit. Nous nous offrons un goûter, comme si de rien n’était. Non, en fait pour prendre le temps de parler. Je me fais violence pour ne pas me précipiter sur l’ordi. Le jeune pompier est peut-être là, avec ses interrogations sur la vie et l’amour. Ses questions existentielles Si simples, si belles. Non, je dois rester là, nous allons parler de vie et de mort. Nous parlons de vie, de maladie, de mort. Nous disséquons les réponses du toubib. Nous analysons l’importance des informations nouvelles. Je re précise ma position. Le choix lui appartient. Je la suivrai quoi qu’elle décide. Je ne la laisserai pas souffrir. Les risques sont beaucoup plus importants et inquiétants que je ne l’imaginais. Si elle refuse le traitement, nous ne devrons pas attendre trop longtemps... Elle s’insurge. N’accepte pas que je veuille partir avec elle. Je trahis notre pacte, je dois rester pour les enfants... Non, les enfants n’attendent plus rien de nous. Ils pourraient être eux-mêmes parents depuis longtemps s’ils l’avaient voulu. Nous avons fait tout ce que nous avions à faire. La discussion dérive sur tout ce que nous devons faire auparavant, pour laisser une situation " propre "... Mais elle revient à la charge. Je dois continuer sans elle. Ça me permettra de vivre enfin ce que je n’ai pas pu vivre à cause d’elle. Je pourrais avoir un ami après... Le ton monte très vite. Je suis vraiment en colère, face à son attitude. Je clos la discussion en disant que la décision de traitement ou non lui appartient. Qu’il est hors de question que je fasse un quelconque chantage, et qu’elle n’a donc pas à tenir compte de ma position. Mais ensuite, le choix pour l’après m’appartient. Elle n’a pas à interférer. Et qu’elle cesse de fantasmer sur une vie après-elle tout en rose ! Je suis vraiment fâché. Après le repas, je me réfugie sur le forum, plaisanter comme si de rien n’était, et aider mon jeune pompier. Au moins je sers à quelque chose, là. Utilité virtuelle.
Plus je découvre ce garçon, plus je suis troublé par sa beauté. Dont il n’a absolument pas l’air de se rendre compte. L’ami de mes rêves pourrait être ainsi... Plus je découvre – et déshabille- ce garçon, plus je me rends compte qu’il est hyper bloqué psychologiquement. Il a peur de tout. Peut-être pas de moi. Mais le sida est là, très fort, entre nous. Le qu’en dira-t-on. Les remords. Je réussis à le faire verbaliser, mais je ne débloque rien. Il s’offre à mes caresses. Il s’abandonne sur mon épaule. Sa respiration devient de plus en plus haletante. C’est émouvant, très troublant pour moi. Mais je n’obtiendrai rien de plus. Je lui donne du plaisir sans contrepartie. Et j’ai envie de dire merci. Il s’échappe comme un voleur. Ça je connais. Je reviens vers la voiture en me jurant de ne garder que les bons souvenirs. Sur le bout de mes doigts et sur mes lèvres. Enorme sentiment d’écœurement et d’inutilité. Ça aussi je connais. En repartant, sa voiture repasse auprès de la mienne. Il ralentit, baisse sa vitre et me fait un signe de la main, un sourire. Moins d’amertume. Je rentre à la maison.
Monique se couche. Je continue sur le forum, comme si de rien n’était. Mais notre jeune pompier est de garde. Il ne peut rester. Je continue à papoter avec les autres... 11 Heures... C’est pas sérieux ! Je me décide à rejoindre ma femme. Elle ne dort pas. Je m’en doutais un peu. Elle n’aime pas que j’interrompe une discussion comme je l’ai fait. Aussitôt que je suis auprès d’elle, elle enclenche, bille en tête.
Et là recommence la discussion sempiternelle, mille fois remise sur le tapis, sur mon addiction à l’utilisation de l’informatique. Mon explication de la nécessité des mots de passe lorsque l’on navigue sur Internet. Qu’il n’y a ni secret, ni cachotterie, puisque je lui ai dit quels étaient ces mots de passe. Que tout est toujours affiché sur l’écran. Que nous partageons le même bureau...
Et nouvelle pierre d’achoppement, discussion cyclique pour gérer cette vie difficile que nous avons pourtant choisie ensemble d’assumer... Mais la confusion que j’instaurais à mon corps défendant entre mon investissement dans le travail, parfois abusif, et mes escapades occasionnelles, a toujours été une des choses les plus difficiles à gérer. J’en ai déjà parlé dans un article précédent. Mais cette nuit, la souffrance de Monique a une autre tonalité. Elle me frappe en pleine poitrine. J’étouffe. Je sens venir les larmes...
Je quitte la chambre et me réfugie dans le bureau, dans mon fauteuil bien aimé. Je me fais violence pour ne pas rallumer l’ordinateur. Je fume coup sur coup trois cigarettes, et retourne me coucher. Plus un mot. Le lendemain nous avons réussi à relativiser. Non pas mettre tout à plat. Je ne le crois pas possible. Monique doit prendre une décision qui engage sa vie, et donc la mienne. Elle ne veut pas des effets secondaires de la chimiothérapie. Elle a trop souffert la dernière fois lorsqu’elle a perdu ses cheveux. " Mourir sans un cheveu sur le crâne, non ce n’est pas possible. Je veux finir entière ". C’est pour ça aussi qu’elle a refusé l’opération. Et le toubib, honnête, a reconnu que le traitement ne la guérirait pas. Il ralentirait la progression de la maladie. Seulement.
Mais cette nuit là, je me suis demandé si finalement elle n’avait pas envie de vivre. Si elle n’attendait pas que je lui force la main, que je la pousse à accepter le traitement. Auquel cas, elle exigerait que nous fassions de nouveau un projet de vie. Avec des engagements clairs. Elle y a fait allusion à un moment de cette nuit difficile. Elle voudrait que je recommence à travailler avec un psy. En moment donné nous avons longuement parlé du fait que le mécanisme de drague à la recherche d’aventures d’un instant était une sorte d’addiction. " Tu vois bien qu’il faut que tu te fasses aider par quelqu’un... ".
Et si c’était moi pour le coup qui devait prendre une décision ? J’ai choisi de mourir. Sans hésiter. Je ne veux pas vivre sans elle. Je ne veux pas continuer ce que je supporte actuellement. L'expérience d'aujourd'hui montre une nouvelle fois que je n'ai plus droit à l'amour au masculin. Trop vieux. Trop gros. Trop laid. Trop amateur de chair fraîche. J’ai soif de repos, je l’ai dit. Je n’ai plus envie de me battre. Et si je devais choisir de l'aider à vivre ? Si actuellement elle était seulement malheureuse ? Avec la maladie comme accessoire ? Je ne sais plus. Nous avons douze jours.