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Ecrire. Et pour dire quoi ? Une étrange sensation de vide m’envahit depuis plusieurs jours. Depuis mon dernier article sur ce blog. Une énorme boule dans l’estomac, qui tourne sur elle-même et semble bouffer tout le reste de l’énergie que je ressentais en moi. J’essaye de noyer ce malaise. Je vais me balader de ci, de là, sur le web. Je lis des textes ici, joue à participer à un forum là, revisionne des sites connus depuis longtemps ailleurs et hors du temps... La boule ne me quitte pas. Il faut que j’écrive. Que je tienne l’engagement que je me suis imposé. Que j’aille au bout de cette démarche. Me livrer entièrement à des inconnus. Ouvrir mon cœur en grand face au néant. Pour que la souffrance sourde qui tambourine dans ma tête depuis des mois se déverse malgré elle dans le vide sidéral de la toile et qu’ainsi, elle me quitte enfin. Pour respirer et survivre encore un moment.
Oh ! Ce ne sont pas les thèmes ou les sujets de réflexion qui manquent. Il en reste un bon nombre que je n’ai pas encore abordés. Mais je ne parviens plus à les hiérarchiser. Tant que je devais, pour un minimum de raisonnement basique et d’intelligibilité, faire l’historique de ce que j’avais vécu, ça pouvait aller. Un certain fil conducteur s’imposait à moi. Maintenant...
Parler... Parler de la vie et de la mort. Du sens de la vie. De l’intérêt de la vie. Et donc inévitablement de la foi, ou plutôt en ce qui me concerne de l’absence de foi. Donc de sens ? Justement, non. La vie a un sens, même en l’absence de notion d’éternité. Pendant combien de temps au juste ?
Durant la radiothérapie, mon corps réagit assez fortement. Le radiothérapeute m’avait dit que je serais faiblement irradié. Beaucoup plus faiblement que pour ma femme, par exemple. J’ai été très sévèrement brûlé. Au milieu du parcours thérapeutique ils durent interrompre le traitement pendant une dizaine de jours. Les brûlures intérieures devaient être tout aussi importantes que celle de la peau de mon cou. Je mangeais difficilement, les fausses routes étaient fréquentes. Un soir, suite à l’une d’elles, je fis une syncope. Franche et nette. Je m’étais mis debout pour retrouver mon souffle, dixit ma femme, je ne m’affaissais pas mais tombais comme une quille, tout raide, face en avant. Je reprenais conscience le visage en sang et ma femme me secouant. Lorsque je retrouvais mes esprits, la première pensée cohérente fut " zut ! Pourquoi je me réveille ? ". La soirée se terminait aux urgences... A quelques jours de là, voulant me lever en pleine nuit pour un besoin habituel, je m’effondrais de nouveau. Pendant des semaines, mon médecin traitant et ma femme se relayaient pour me harceler jusqu’à ce que j’accepte de consulter un cardiologue. J’y suis allé il y a quinze jours. Par chance, je n’ai pas eu trop de mal à réussir à y aller seul. Nous sommes toujours tous les deux pour les rendez-vous médicaux importants. Là, j’avais fait valoir que ce serait certainement une simple prise de contact. Je souhaitais m’expliquer seul à seul avec le spécialiste.
Dès le début de la consultation, je tenais à mettre cartes sur table. J’expliquais au cardiologue les raisons pour lesquelles j’avais accepté cette consultation de contrôle. Je pouvais à la rigueur redouter l’accident vasculaire cérébral, et surtout les séquelles qui pouvaient en découler. Etant conscient, je n’accepterais jamais aucun handicap. En revanche, je ne redoutais absolument pas la mort, considérant le décès par accident cardiaque comme l’une des plus belles morts qu’il soit. Il s’embarquait aussitôt dans les jérémiades habituelles, " vous êtes encore jeune ", " vous avez de longues années de vie devant vous ", etc. ... Je l’arrêtais rapidement, en essayant d’y mettre les formes, mais assurant péremptoirement que ma vie était derrière moi et que je ne regretterais rien si elle se terminait aujourd’hui... Sa réaction fut brutale : " Si vous souhaitez mourir à votre âge, ce n’est pas d’un cardiologue dont vous avez besoin, mais d’un psychiatre ! ". Le reste de la consultation ne fut pas de trop pour que nous réussissions à mieux nous comprendre...
Je voulais raconter cette anecdote, parce qu’il me semble qu’elle contient en condensé toute la problématique qui m’obsède actuellement. Est-ce une démarche anormale de considérer que ma vie est derrière moi, que le film est fini, que je profite maintenant des bonus ? Est-ce anormal de redouter par-dessus tout la vieillesse et la dégradation physique ? De leur préférer la mort ? Est-ce une pensée tellement sacrilège que, par sa seule formulation, nous risquons immédiatement les foudres psychiatriques ? Et d’ailleurs, est-ce bien la psychiatrie qui détient les références de la normalité ? Est-ce grave docteur, de ne plus rien espérer de la vie ? Et ici me viennent à l’esprit les mots tant de fois réfutés, croire, foi, espérance... Et viennent également les notions de responsabilité, d’engagement, de dettes vis à vis des autres. Et sifflent à mes oreilles les " As-tu pensé aux autres, à ceux qui restent ? "... Ce minuscule incident me semble l’exemple flagrant de l’impossibilité de formuler aujourd’hui un quelconque rapport à la mort. C’est un mot tabou, sacrilège. Il est très malséant de mourir... C’est une faute grave. Cachez ce mort que je ne saurais voir. D’ailleurs, combien de personnes meurent chez elles, dans leur lit, entourées de ceux qu’elles aiment ?
Lorsque Papa a été très mal, il a accepté d’être hospitalisé. Jusque là il était resté chez lui, seul mais entouré par la famille proche. Il a quand même voulu être auprès de nous quand il s’est senti très mal. Ma sœur l’a accueilli et il a passé ses deux dernières semaines entouré de ses trois enfants. J’étais descendu de Paris et ne le quittais pas. Lorsqu’il a été au plus mal, nous l’avons fait transporter chez lui. Il est mort dans son lit. Le cortège est parti de chez lui. J’ai eu depuis quelques deuils dans ma famille. Tous se sont éteints à l’hôpital, certains dans des conditions inacceptables. Ils ne sont pas revenus chez eux. Maintenant la mode est à la location de salles dans un funérarium, beaucoup de classe, mais totalement dépersonnalisées. Cachez, loin, loin, ce mort que je ne saurais voir.
Lorsque l’on a essayé pendant toute une vie de construire pierre à pierre un vécu satisfaisant et qui soit conforme aux valeurs que l’on s’est donné, fait-on preuve d’un esprit pathologiquement perturbé en voulant aussi ciseler son départ comme le fronton de l’édifice ? La vie dans son ensemble, de la naissance à la mort est une affaire entre soi et soi.