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Dimanche 11 mars 2007

En repensant à ce que j’avais écrit hier, une foule d’images et d’idées contradictoires m’ont assailli... Pas si simple de parler du sentiment amoureux. Ou de l’amour en général. Ou plus simplement des sentiments, quels qu’ils soient. Ou encore plus simplement du ressenti face à une situation, à une personne. Mon nombrilisme m’entraîne à tout ramener à moi. Alors qu’un sentiment n’a de sens que s’il est partagé. Ou plus exactement n’a de sens que dans le cadre d’un échange. Que signifie un sentiment amoureux envers une personne qui ne vous connaît pas ? Tout au plus est-ce l’expression d’une frustration, d’un besoin d’aimer et d’être aimé qui s’enferme et se replie sur lui-même. C’est pour cette raison sans doute que les groupies d’une quelconque célébrité n’ont de cesse d’être vues et remarquées par l’objet de leur passion... Que signifierait une haine radicale envers une personne qui ignorerait votre existence même ? C’est sans aucun doute pourquoi les individus emprisonnés dans de tels sentiments n’ont de cesse de faire du mal, de plus en plus de mal, pour être vus et remarqués par leurs victimes. Pour exister. C’est vers l’analyse de ces liaisons (au sens organigramme) que je devrais orienter ma réflexion.

J’y ai déjà fait allusion, ma mère fut atteinte jeune de la maladie d’Alzheimer. Je n’avais jusqu’alors jamais entendu ce nom. Je vivais depuis peu avec Monique, et ce furent les courriers de ma mère qui m’alertèrent. Elle qui était fière de ne jamais faire de fautes de d’orthographe ou de français, commença par faire des erreurs d’accord, puis des fautes grossières... Trois ou quatre mois plus tard elle commençait à écrire phonétiquement. J’appelais mon père qui était très inquiet lui aussi. Je les fis monter à Paris et le diagnostic du Professeur fut sans appel. A l’époque, aucun traitement n’existait. Quelques mois plus tard mon père dut la faire hospitaliser : il n’osait plus la laisser seule pour partir travailler.

Pendant plusieurs années je suis descendu le plus souvent possible au pays. Chaque jour j’allais à l’hôpital pour relayer un peu ma sœur qui le reste du temps faisait le voyage quotidiennement. Je vis la dégradation progressive de Maman. Lorsque je revenais, Monique devait prendre en charge des crises de désespoir de plus en plus violentes. Vint le moment où ma mère ne me reconnut pas. Sa dégradation physique et mentale était insupportable. Lorsque je rentrais de l’hôpital, Monique fut impuissante à me consoler. Je pleurais toute la nuit dans ses bras. Me laissant reconstruire par ses caresses et ses câlins. Au petit matin ma décision était prise. Je ne rendrais plus jamais visite à ma mère. Pour moi elle était morte. J’avais commencé le deuil cette nuit là. Lorsque, quelques années plus tard elle disparut effectivement, je ne versais pas une seule larme. C’était une étrangère que j’accompagnais en terre.

Ce que je viens de dire peut choquer. C’est en lien direct avec le sujet de cette réflexion. Dès l’instant où il n’y a plus une personne réactive en face de nous, je pense qu’aucun sentiment n’est réellement possible. Ni amour, ni haine. On ne peut pas avoir de sentiment pour un légume... Je ne serai jamais un légume. J’espère encore pouvoir m’arrêter avant.

La sentence de mon père condamnant mon mariage et ma paternité nous restait en travers de la gorge, autant à ma femme qu’à moi. Après les événements nous fûmes deux ans sans redescendre chez moi. Je ne pus tenir davantage. Il n’y avait pas que mon père au pays. Oncles, tantes, cousins et petits cousins me manquaient. Nous avons une relation très tribale, nous retrouvant à vingt ou vingt cinq à la moindre occasion. Nous sommes descendus aux vacances de la troisième année comme si de rien n’était. Mon père nous reçut comme si de rien n’était. Le reste de la famille ne fit aucune allusion à cette absence prolongée. Seul un oncle, celui que enfants, nous considérions tous comme le plus sévère sut m’accueillir avec les mots simples et affectueux qui montraient qu’il savait, qu’il n’avait pas à juger, et qu’il m’aimait toujours.

Mon père quant à lui ne fit jamais aucune allusion à ces quelques mois douloureux que nous avions traversés. Il adorait Monique et les enfants. Monique d’un côté, mes trois enfants de l’autre trônaient en photos, en bonne place dans le fatras de cadres sur sa télévision. Bien sûr il n’y avait aucune photo de moi. Il n’y en a jamais eu à la maison ailleurs que dans les armoires. J’en ai récupéré quelques-unes unes. Elles ne sont pas du tout fanées...

Pendant toutes ces années où nous sommes descendus régulièrement " pour qu’il puisse profiter des enfants ", je n’ai jamais eu de grand conflit avec lui. Si je n’avais pas existé je n’aurais pas vu la différence... Si j’ose dire. Deux fois seulement je réagis assez violemment à ses propos, mais je butais contre un mur de silence. Devant la télévision. Un soir Charles Trenet était invité pour un hommage. Mon père entre ses dents crachait toute son homophobie. " S’il te plait, Papa, au moins pas devant moi, pas devant nous ! "... J’étais excédé et prêt à mordre. Mur de silence. Une autre fois, ce furent " les juifs qui prenaient tous les postes clés à la télévision "... Son antisémitisme était viscéral. Contraire à tout ce qu’il était par ailleurs, militant de gauche et des droits de l’homme. Irraisonné. Je fis une grosse colère, lui rappelant mes luttes contre le racisme et le droit à la différence, et mes amis très proches qui avaient des origines juives... Mur de silence.

Lorsqu’ainsi toute communication est coupée, comment pourrait-il exister le moindre sentiment ? Je me suis souvent posé la question. Je n’ai pas trouvé de vraie réponse. J’ai eu l’occasion d’être le témoin de relations conflictuelles entre parents et enfants. Comme d’ailleurs entre deux personnes quelconques. Les vacheries fusent, de part et d’autre. Eventuellement les coups bas pleuvent, de façon plus ou moins sournoise... Même si c’est dans le conflit, il y a une relation minimale. Mais là... Pas d’amour. Pas de haine non plus. Je n’en ai jamais éprouvé envers lui. Peut-être aurait-il fallu ? J’ai été présent à ses côtés autant que possible. Je l’ai accompagné dans ses dernières semaines de maladie. Bien que le cadet, c’est moi qui ai fermé ses yeux, fait la toilette mortuaire, et ai fait procéder à la mise en bière. Mon frère et ma sœur étaient trop bouleversés pour pouvoir m’être d’un quelconque secours. Je n’ai pas pleuré.

Finalement, ces quelques réflexions supplémentaires ne m’apportent pas grand chose. Si, sans doute une introspection à bon compte, qui vaut largement quelques séances d’analyse. Mais quid du sentiment amoureux ? Je sais reconnaître le désir physique. Le cœur qui s’emballe, la tension artérielle qui monte, le feu aux joues, les gestes fébriles, les mots qui s’enfuient, qui disparaissent. Le comportement devenu irrationnel, les bourdes les plus ridicules qui se bousculent au portillon... Mais le sentiment qui transcende, qui élève au-dessus de la mêlée et de soi-même. Le besoin irrépressible de don de soi. L’abnégation non formulée, non consciente. Le besoin absolu, non négociable de fusionner en un seul lingot avec l’être aimé... Qui pourra me dire un jour si j’ai déjà été capable de vivre, si je suis capable de vivre une telle intensité ? L’amour ne devrait pas laisser la moindre place au doute.

publié dans : Et maintenant ?
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