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Toujours des digressions... La fuite, la fuite...
Juin 2003. Monique et moi remontons tout doucement la pente. Ses cheveux commencent à repousser. Oh ! Nous sommes bien loin de sa chevelure flottant jusqu’au bas du dos... Ces conséquences de la chimio ont été insupportables pour elle. Sans doute la remise en cause de sa féminité était-elle intolérable. Je ne sais pas exactement pourquoi. J’ai essayé de l’accompagner dans cette épreuve. Comme je pouvais. Sans pouvoir dire que ça n’avait pas d’importance pour moi. Elle ne le supportait pas. Comme elle n’admettait pas que l’on puisse lui suggérer qu’elle était guérie. En rémission. Seulement en rémission.
Les hasards et impondérables de la dernière guerre l’ont fait naître en Provence, au bord du Rhône. Des liens très puissants se sont liés entre ses parents et des habitants de là bas. Adolescente, elle a fait de longs séjours au pied des arènes. Négligeant ses origines banlieusardes, elle est devenue plus arlésienne que les filles du pays. Tout au long de sa maladie, elle ne cessait de répéter " je veux mourir là où je suis née... ". La rémission du cancer n’a en rien diminué son désir de redevenir provençale...
Je n’avais pas repris le travail. Pourtant, financièrement, il le fallait bien. A reculons je repris les chemins du bureau. Le médecin du travail qui devait valider ma reprise fut très choquée de mon état psychologique. Elle me connaissait bien. Je n’étais plus le même. Elle fit une enquête poussée. Le harcèlement moral était patent. Elle dût d’abord m’en faire prendre conscience, et regarder les choses en face. Elle me proposa une échappatoire : me déclarer inapte pour obtenir mon licenciement et éviter la démission recherchée par mes employeurs...
De retour à la maison, le dialogue avec ma femme peut se résumer ainsi :
Depuis près de quarante ans, j’étais devenu, de mon côté, plus Parisien que les Parisiens de souche. J’aime cette ville que je connais dans ses moindres recoins. J’aime pouvoir voir les derniers films sortis comme les grands standards qui sont reprogrammés régulièrement. J’aime toute cette richesse culturelle à portée de main, même si je ne pouvais en profiter autant que je l’aurais voulu. J’aime l’anonymat des mégapoles qui permettent la discrétion que ma marginalité impose. J’aime Paris. J’avais fui ma province natale où j’avais l’impression d’étouffer. J’avais fui les rideaux qui s’écartaient plus ou moins discrètement sur mon passage. J’avais fui les cancans et les longues journées de solitude...
Nous avions une assez grande maison. Les enfants y étaient chez eux. Ils n’avaient jamais complètement quitté le domicile parental. Fred y était revenu après ses déboires financiers. Xav et Karine ne passaient pas trois jours sans venir. Sans compter les copains et copines. Il y avait souvent du monde autour de nous.
Presque tous nos amis proches habitent la région parisienne. Nous n’avions pas très souvent leurs visites, ils nous reprochaient –déjà- d’être trop loin en banlieue... Mais les week-ends étaient quand même souvent animés.
Je n’ai pas hésité une seconde. Au sens propre de l’expression. Nous irions où Monique souhaitait aller. Commence alors des mois de galère invraisemblables. Il nous faut un prêt relais pour pouvoir vendre notre pavillon de banlieue et acheter en Provence. Avec le cancer de ma femme, mon diabète et mon chômage, cela semble mission impossible. Je me bats comme un diable. Les refus succèdent aux rejets de dossiers médicaux. Chaque mois, nous descendons une semaine dans le Sud pour rechercher la maison de nos rêves. Financièrement, mais aussi physiquement, nous ne pouvons pas plus. Difficile de trouver chaussure à son pied, lorsque l’on a des idées trop précises... Le reste du temps est consacré aux montages financiers qui capotent un à un. Monique est lasse, fatiguée. Elle parle d’abandonner. Cela me fait réagir. Pas question de baisser les bras. NOUS y arriverons. Enfin tout se décante. La nouvelle maison est trouvée. Coup de foudre. Après des tentatives au Luxembourg, en Angleterre et même en Suisse, je trouve enfin un banquier moins borné à deux cents kilomètres de Paris. L’affaire est conclue.
Mai 2004. Nous quittons la région parisienne et nous installons dans notre nouveau chez-nous. Une maison des années 50, en assez mauvais état. C’était l’un de mes critères. Je souhaitais avoir de quoi m’occuper. Je suis servi.
Les enfants sont restés sur Paris. Leur vie est là-bas.
Les amis sont bien sûr toujours là-bas. Ils " pensent beaucoup à nous "...
J’exagère. Mon meilleur ami, le parrain de Fred habite ici, à trente kilomètres. Heureusement.
Je ne travaille plus. Le travail ne me manque pas. Les relations sociales, si.
Mais je suis avec ma femme. Et je la vois heureuse. Elle se sent enfin chez elle. Revenue au point de départ. Nous déjeunons en regardant les Alpilles. Nous faisons la vaisselle en regardant les toits de la vieille ville. Elle est heureuse. Je suis heureux.
Heureux ? Vous avez dit heureux ?...