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Mardi 27 février 2007

J’ai lu et relu les derniers articles. En ouvrant ce Blog j’ai voulu passer outre mes difficultés en expression écrite. Le bilan est désastreux. Le style ampoulé, les circonvolutions affectées, les inversions récurrentes et lourdingues, les périphrases et les métaphores ridicules, le vocabulaire qui manque, les sentiments piétinés. Je suis incapable de parler vrai. De dire les choses simplement. D’être. Ma femme n’a jamais toléré cette hypocrisie qui pousse les gens en société à essayer de paraître ce qu’ils ne sont pas. Dans nos relations de couple, dans notre vie quotidienne elle a toujours traqué ces faux-semblants qui l’insupportent. Que ce soit le ménage " vite fait parce que quelqu’un doit venir " ou la voiture briquée pour aller en visite, que ce soit les enfants sermonnés pour " se montrer mignons et gentils ", que ce soit de ma part un geste d’affection public dont elle puisse douter de la sincérité... Tous ces petits travers auxquels je pense peu de monde échappe, deviennent pour elle signes d’avilissement et de négation de soi-même. De façon plus relativisée, du moins je le pense, je partage ses exigences. Mais devant une feuille blanche ou un clavier, je n’ai jamais été capable d’épurer mon style et d’atteindre à la vérité de l’être. Plus simplement, je n’ai jamais été capable d’avoir un style. Et ce n’est pas faute d’une relecture critique... Brutalement un souvenir violent envahit ma mémoire.

 

Après ma sortie de prison, beaucoup de membres de mon comité de soutien voulaient me rencontrer et faire partager à d’autres cette expérience significative d’une époque. Nous étions dans les prémices de la campagne électorale qui devait conduire la gauche au pouvoir. L’injustice de la sanction qui me frappait avait fait quelque bruit. Je me retrouvais à participer à des tables rondes et à des débats à Paris et en Province. Un samedi soir je me retrouvais ainsi dans une grande ville de l’ouest à co-animer un ciné-club avec Jacques Lesage de la Haye, auteur d’un livre percutant sur le sexe en prison, " La guillotine du sexe ". Le débat fut riche et constructif. Habitué par le passé à animer des ciné-clubs, j’étais dans mon élément, et mes facilités oratoires me donnaient quelque aisance. Nous sortions tous les deux plutôt satisfaits de la soirée. Autour d’un pot, nous avons prolongé la discussion et à un moment, sur le ton de la discussion, il me dit : " C’était très intéressant tout ce que tu as dit, ça avait le poids du vécu, pourquoi tu n’écris pas un livre ? ".

Le ciel me tombant sur la tête n’aurait pas eu plus d’effet. Je savais mon incapacité à aligner deux phrases correctes. Je me suis senti rougir et je ne pus que bafouiller. Sous un prétexte quelconque je les abandonnais et me réfugiais dans la chambre d’hôtel. Ce n’est pas une figure de style : toute la nuit et pendant tout le voyage de retour en train sur la capitale, je ne parvenais pas à m’arrêter de pleurer. Des hoquets et des sanglots incontrôlables, et des mots tournant en permanence dans ma tête : " Je suis un minable, je suis un minable... ". Je rentrais décomposé à la maison, Monique dût me ramasser à la petite cuillère. Pendant ma détention, un journal gay avait vu le jour, m’avait soutenu, et à ma sortie, naturellement, ils m’avaient proposé de rejoindre l’équipe de rédaction. Je n’ai jamais été capable de produire un seul article éditable. Les quelques écrits laborieux que j’ai pu produire étaient poliment mis de côté...

Il me fallut plusieurs jours pour me remettre, au moins partiellement, de cette confrontation avec mes réalités. Monique me harcela jusqu’à ce que j’ose revoir Jacques Lesage. Je lui expliquais les raisons de ma fuite brutale. J’osais lui demander le l’aide (il est psychologue). Il me conseilla de me faire aider (mais pas par lui) et m’ouvrit son répertoire. Après deux tentatives avortées, je partis pour plusieurs années d’analyse. En vain. Je suis toujours aussi fragile et nul devant un texte à rédiger. Je veux parler de l’être, et il n’y a que le paraître qui vient au bout de ma plume !

 

 

Il faudra bien pourtant que je vienne à bout de cette entreprise-ci. Au moins là, ne se pose pas la question de qui lira ces lignes. Chaque fois que je regarde les statistiques du Blog, je me réjouis de voir sa faible audience. Quelques isolés viennent jeter un œil, personne je pense ne se risque à lire cet indigeste pavé. Et c’est tant mieux. Mais j’ai également besoin d’être lu. Etrange paradoxe. Pour le moment je ne peux pas le donner à lire à mon épouse, je parle trop d’elle. Nous avons un grand chemin à faire avant d’en arriver là. Je n’avançais plus, seul devant mon écran. Un lecteur anonyme est moins redoutable. Je peux, je dois avancer. Il faut que je vienne à bout du parcours. Que je termine cette sorte d’historique, dans lequel je me réfugie pour retarder le moment où je devrai parler de maintenant. De la souffrance devenue insupportable.

 

publié dans : Et maintenant ?
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