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Mercredi 14 février 2007

Fred a aujourd’hui 34 ans. Ce devrait être une fête. L’émotion violente, anormalement intense qui me saisit ce matin de la saint Valentin où ma femme venait de me donner un fils, mon aîné, est encore présente, là, à me couper le souffle. Je venais d’être père. Pendant vingt cinq ans j’avais essayé d’accepter l’idée que je ne tiendrais jamais un poupon de ma chair dans mes bras. J’avais souffert à en crever de cette idée. De cette injustice. Et là, je venais d’être saisi par le regard bleu intense de ce petit être dont je venais de couper le cordon. Le dos de mes mains portaient les stigmates des souffrances de Monique. Ce n’était rien. J’aurais voulu souffrir physiquement bien davantage. Je croyais mon bonheur définitif, indestructible...

Je viens de raccrocher le téléphone. Je lui ai souhaité bonne fête. J’ai essayé de rester calme, tendre, chaleureux. Je l’ai écouté, écouté. Monique, près de moi, se recroquevillait de plus en plus. À entendre mes seules réponses, la tristesse creusait son visage. Et non, rien n’avait changé. Après une accalmie il est de nouveau enfermé dans son monde coupé de la réalité. Il n’a plus les moyens de se payer l’hôtel et s’incruste de nouveau chez sa sœur. Il n’a pas déposé certains documents à temps et son RMI est suspendu. Il n’a plus qu’un seul petit boulot à mi-temps, il vient de toucher 450,00 €... " Mais t’inquiètes pas, Papa, tout va bien. Maintenant je vois clair dans ce que je vais faire... ". Comment avons-nous pu en arriver là ?...

Il a un métier. Ou plutôt il pourrait en avoir un. Il a de l’or entre ses doigts. En essayant de prendre le plus de distance possible et de rester objectif, je suis en rage chaque fois que je vois ce qu’il peut faire avec un crayon et un bout de papier... Peut-être n’a-t-il pas de talent, mais en tout cas il a des capacités extraordinaires. Il y a quelques années, il faisait partie de l’équipe qui a produit un dessin animé qui a fait date en France. Depuis, il n’a plus été en mesure de se tenir à un emploi. Il végète, de RMI en petits boulots d’intérim.

Sa scolarité a été chaotique. Seul comptait le dessin et la peinture. Nous l’avons porté à bout de bras, lui payant une école de " dessinateur maquettiste en publicité ". La veille du CAP il nous a annoncé qu’il ne passerait pas l’examen " qui ne servait à rien "...

Ce fut un bébé et un enfant facile et merveilleux. Tout semblait lui sourire. Il ne pleurait pour ainsi dire jamais. Il était curieux de tout, content de tout. Très calinou, il passait de longs moments blottis dans les bras de Monique ou les miens. Il a accueilli son frère et sa sœur avec naturel et facilité. Jamais aucun conflit notable dans la fratrie. Heureusement cela dure toujours, ils restent très liés tous les trois. Mais il va finir par lasser son frère et surtout sa sœur sur qui il compte toujours quand ça va mal pour lui.

Mon incarcération a sans doute été très traumatisante. Il était le seul des trois à être en âge de comprendre et de se souvenir. A chaque courrier il joignait des dessins avec des monstres qu’il voulait horribles, " pour faire peur à la dame pour qu’elle relâche Papa " (il savait que la juge d’instruction lisait tout mon courrier). Bien sûr, nous en avons beaucoup parlé dans les années qui ont suivi. J’ai essayé de verbaliser ses difficultés et le sentiment d’échec qu’il pouvait éprouver à n’avoir pas réussi à me faire libérer... Mais que dire, que faire ? Dans notre volonté de transparence il a tout su, au fur et à mesure de ses questions de plus en plus précises avec l’âge. Les motifs de mon arrestation. Mon combat pour " le droit à la différence ", mes deux longues grèves de la faim... Très récemment une vive discussion à son sujet m’a opposé à son parrain, mon meilleur ami. Ce dernier me tenait pour responsable des difficultés actuelles de Fred. " Tu te présentes en héros. Tu l’as obligé inconsciemment à adhérer à ton combat. Il t’a idéalisé, tu es devenu un but inaccessible ! Dis-lui une bonne fois pour toutes que tu as fait le con, que tu as commis des délits punissables par la loi, que tu as normalement payé. Point barre. Et tu verras qu’il ira mieux ! ". J’en ai parlé à Fred, lors d’un long séjour qu’il fit l’an passé, ici en Provence. En vain. Il est reparti plein de bonnes intentions. Elles n’ont duré que quelques mois.

Mon ami ne m’a pas convaincu. Aurais-je aidé mes enfants en leur présentant une image dévalorisée de leur père ? Cette incarcération a été un combat. J’ai été soutenu par beaucoup de gens, j’ai poursuivi ce combat après ma libération. Des amis, des personnalités venaient à la maison et Fred assistait à certaines discussions animées lors des repas. Pourquoi aurais-je dû nier tout cela ? En fait le problème essentiel est que je n’ai pas su couper le cordon ombilical... Nous avons toujours eu une relation très fusionnelle. C’est mon sang, ma chair, mon premier... Avec les deux autres la relation est également très forte, très affective. Mais d’une autre nature. Il m’a toujours tout dit. J’ai connu avant tout le monde ses bêtises, ses chagrins, ses amours... Il m’a de temps en temps interrogé sur l’homosexualité. Ne se considérant pas personnellement concerné, il voulait comprendre, mieux connaître. Ce n’était pas sans m’inquiéter. Monique et moi avons toujours veillé à ce que l’approche de la sexualité soit la plus naturelle possible. Nous nous sommes attachés à évacuer toute culpabilité, sans sombrer dans la permissivité. Mais avons-nous réussi ? Fred, en s’affirmant uniquement hétérosexuel ne cherche-t-il pas à satisfaire mon ego, en disant au pédagogue " tu vois, tu as réussi ! "... Je tiens à être précis et rigoureux : je n’ai pas le moindre doute sur les goûts et les tendances sexuelles de mon fils. Mais, s’il avait eu des tendances homo, mon attitude aurait-elle permis qu’elles s’expriment ? Mais, à 34 ans il n’a toujours pas de compagne ni de relation régulière...

Je ne trouverai aucune réponse à mes questions ce soir. Hélas, peut-être aussi heureusement, car si l’affaire était aussi simple, ce serait horrible de ne les avoir pas solutionnées en 34 ans ! Ce qu’il reste ce soir, c’est beaucoup de tristesse, beaucoup de souffrance. J’ignore celle de Fred. Il minimise toujours les problèmes et, en tout cas vis à vis de nous, cherche toujours à positiver. Mais je sais que ce n’est que lorsque sa souffrance deviendra insupportable qu’il pourra enfin accepter de demander une aide psychologique. Pour le moment il la refuse. Il ne me reste donc qu’à attendre. Et à souffrir en silence. Jusqu’où ? Jusqu’à quand ?

publié dans : Quand il faudrait s'assumer
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