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Où la boucle se referme sur le début de cette histoire...
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Xavier allait naître à terme, mais dans des conditions plus que pénibles. Au lieu de pouvoir enfin respirer, pendant huit longs mois nous allions vivre un cauchemar avec un enfant malade qui pleurait jour et nuit. Nerveusement, psychiquement, nous étions à bout. Pour moi, cela se traduisait par une dégringolade dans l'enfer des aventures furtives. Comme pour toutes les drogues, il se produisait un phénomène d'accoutumance, et je devais augmenter la dose. Très vite, j'allais connaître tous les points de ralliement de cette paisible banlieue.
Je ne voudrais pas avoir l'air de chercher à me justifier, de chercher à nier mes responsabilités. La vie nous est imposée, plus que nous ne la maîtrisons, mais je reste convaincu que chacun garde une part de liberté, donc de responsabilité. Mais laquelle ? Qu'est-ce qui nous est imposé, que nous subissons, que nous choisissons avec indifférence ou discernement ? A ce stade, on aurait pu penser que tout était fini. J'aurais pu "prendre mes responsabilités", accepter l'idée que je ne pouvais que faire le malheur de Monique et des enfants. Partir avant qu'il ne soit trop tard.
Seulement, j'étais incapable de m'arracher à ce foyer où j'avais vécu mes plus belles heures, où vivait tout ce à quoi je croyais encore. Chaque fois que l'idée de partir effleurait mon esprit, mon être entier se révoltait. J'aimais Monique. Mes enfants étaient mes dieux. L'amour et l'amour paternel se dressaient comme des barrières insurmontables. Hors de ce petit monde qui se construisait autour de moi, sur lequel je m'appuyais comme une cathédrale sur les arcs-boutants, je n'étais plus rien.
Où serais-je allé ? Qu'aurais-je pu faire ? Encore une fois, je courbais le dos, je me laissais emporter par le courant de la vie, je me laissais ballotter d'un bord à l'autre, sans défense, sans réaction. Envahi par un fatalisme incontrôlable. J'essayais de croire que le temps travaillait pour nous. Que le sort ne continuerait pas éternellement à poser une lourde chape de plomb sur nos épaules. Que la vie atténuerait la large plaie qui endolorissait mon cœur. Au jour le jour, j'essayais d'éviter un nouveau drame qui eut irrévocablement tout brisé.
Par ailleurs, je sentais comme une évidence qu'il ne pouvait y avoir qu'une seule issue, une cassure brutale, une catastrophe. Cette fin ne pouvait être que ma propre mort. Et trop lâche pour la provoquer, je l'espérais comme une délivrance.
Ces pensées noires et morbides, que je ne pouvais et ne voulais pas faire partager à Monique, amplifiaient la cassure entre nous, mon repli sur moi-même. Parfois, elle me reprochait mon air triste, absent. Elle me demandait à quoi je pensais. "A rien..." Bien sûr. Tacitement, nous sentions notre couple en difficulté et nous laissions les choses en attente, concentrant toute notre énergie à réussir le bonheur des enfants. Il ne s'agissait pas d'indifférence et encore moins de mépris. Simplement, nous percevions où se situait notre contentieux, et nous le contournions prudemment. Monique ne me posait pas de question sur ce que je faisais hors de la maison. Elle savait. Je savais qu'elle savait. Mais à côté de ce trou, de ce silence, il y avait tellement de choses à faire, qui nous rapprochaient, qui nous réunissaient.
Deux fois j'essayais de formuler ce qui gâchait un bonheur par ailleurs si tranquille. Une fois, à la suite d'une discussion très exceptionnellement animée et tendue, je restais seul à la maison pendant qu'elle essayait de se retrouver elle-même en se promenant au dehors. J'écrivais une longue lettre que je lui laissais lire à son retour, pendant que, pour la première et la seule fois de notre vie, je découchais, allant me réfugier chez le parrain de mon fils. Une autre fois, je craquais nerveusement, et je lui confiais sans fard le point de déchéance auquel j'étais arrivé.
Deux fois, devant ma détresse et mon désespoir, en me sentant si près d'abandonner la lutte, elle m'entourait de ses bras et de son amour absolu, m'arrachant provisoirement à l'enfer de la solitude.
Mais sans le savoir, sans le vouloir, elle brisait en même temps toute velléité de réaction saine. Piège de l'amour où je me réfugiais avec mes fantasmes et mes obsessions comme dans un cocon douillet et sécurisant, pour me retrouver ensuite aussi nu, aussi désarmé. Au lieu d'affronter une bonne fois pour toutes la réalité. Ma réalité.
Notre vie continuait donc, sauvée par son amour. Mais aussi par notre amour pour nos enfants. Un amour fait de complicité, d'une communion totale et sans faille dans l'action quotidienne, matérielle et éducative. Nous ne vivions cependant pas côte à côte comme deux collaborateurs réunis par une même œuvre commune. L'intimité qui en découlait était aussi pure, aussi profonde, qu'après une nuit d'amour.
Le dimanche matin nous traînions, les garçons venaient nous rejoindre pour faire du trampoline sur le lit, pour jouer avec l'un ou avec l'autre, pour chercher des câlins et raconter mille histoires. J’étais alors habité d’un bonheur paisible. Monique, la tête posée sur mon épaule, son bras sur ma poitrine, me regardait faire "à cheval gendarme" avec Fred ou Xavier, et rien n'aurait pu égaler ces minutes douces, affectueuses, tendres.
Tous les quatre dans la salle de bain, pendant que l'un faisait un "câlin chaud", entourant dans un drap de bain bien chaud l'un de ces petits bonhommes, l'autre finissait de prendre sa douche avec le deuxième enfant. Une gaieté saine et franche alternait avec une paisible tranquillité, et je n'aurais cédé ma place pour rien au monde.
Rentrant tard du travail, je trouvais Monique qui m'attendait sur le canapé. Elle me disait d'aller embrasser Fred qui ne dormait pas encore. Quand je revenais après le câlin nous préparions ensemble le repas. Elle n'avait pas dîné, tenant à ne pas me laisser manger seul. Je me laissais envahir par un bien être rassurant qui chassait loin toutes mes craintes.
Face à quelque difficulté avec la maîtresse d'école de l'un de nos enfants, avec mes beaux-parents ou avec n'importe quelle autre personne, nous réagissions parfaitement à l'unisson, avec un accord sans faille, je restais bouleversé de voir combien nous étions faits pour vivre ensemble.
Les exemples d'une telle communion de pensée seraient trop nombreux à énumérer...
En fait, tout ou presque tout nous rapprochait. Au comble du bonheur de vivre avec une compagne aimée, je désespérais de ne pas parvenir à me sortir de l'ornière dangereuse dans laquelle je m'enfonçais inexorablement. Je courbais le dos dans l'attente d'un drame fatidique. Mais faisais mille projets sur un avenir plus optimiste. Ballotté entre le doute et l'espérance, je me laissais guider par la foi de ma femme en l'avenir, et malgré quelques hésitations, je cédais à son désir de mettre en route un nouvel enfant. Le troisième que nous avions toujours souhaité. Ce fut Karine. La consécration. L'espoir tout neuf. Le nouvel enthousiasme né d'une paternité épanouissante. Le haut de la vague. Tout redevenait possible.
Mon militantisme social et politique n’avait pas été altéré par mes fréquentes escapades. Au contraire. J’avais de plus en plus de responsabilités, j’étais connu et reconnu dans la ville. Je semblais avoir une soif inextinguible de reconnaissance. Le Mouvement, les parents d’élèves, la bataille pour les municipales, je voulais tout, je prenais tout d’assaut.
La dichotomie entre mes deux vies était de plus en plus flagrante et insupportable.
Elle m’a valu récemment d’être traité de Dr Jeckyl par la juge d’instruction et mon militantisme devient un élément à charge. Mais surtout, les censeurs ne peuvent pas me pardonner d'être à la fois un éducateur et un homme avec toutes ses faiblesses. Ils me punissent autant pour ces faiblesses que pour cette fonction que j'ai osé, à leurs yeux, usurper.
Progressivement, je prenais conscience de l’anomalie de cette situation. Mon choix de vie " normale ", dans le " monde hétéro " me coupait des autres homosexuels, et leurs combats que je découvre depuis que je suis ici étaient hors de ma portée. Progressivement mon cheminement intérieur m’amenait à me révolter contre cette obligation de vie cachée, souterraine et honteuse. Je revendiquais de plus en plus le droit de vivre ouvertement mes tendances sexuelles. Pourquoi un notable pourrait-il avoir une maîtresse –éventuellement mineure- au vu de tous, et à la limite en tirer gloire et fierté, alors que je devrais rencontrer en cachette, terrorisé par le qu’en-dira-t-on, le beau militaire qui m’aurait séduit ?
Je le reconnais, le niveau de réflexion politique n’était pas très relevé. Il tenait plus du " pourquoi pas moi " que de la libération homosexuelle. Mais j’évoluais de plus en plus dans cette réflexion et m’insurgeais de plus en plus ouvertement des injustices que nous subissions. Un jour sur un lieu de drague je fus témoin d’un contrôle musclé de la brigade des mineurs. Au lieu de fuir à leur arrivée comme tous les habitués présents, j’allais leur demander des explications. Ils me demandèrent si j’étais homosexuel. Je leur répondis que ça ne les regardait pas. Ils firent un contrôle pointilleux de mon identité et tombèrent sur ma carte professionnelle...
Effectivement, quelques mois plus tard j’étais convoqué par mon Directeur Départemental. Il avait été informé par les services de police. Il me demanda si j’avais quelque chose à me reprocher. Je lui répondis que je n’avais jamais rien fait qui soit contraire à MA conception de la morale. Il termina l’entretien en me disant :
Je refusais poliment, et rentrais chez moi. L’entretien m’avait tellement secoué que j’arrivais dans un état lamentable. Monique ne pouvait que s’en apercevoir. Elle me supplia de lui expliquer et je lui racontais tout. Elle me demanda si je voulais partir. Je m’insurgeais. Elle m’affirma qu’à tous les deux on s’en sortirait...
Je ne pouvais pas avoir traîné tous ces mois dans des lieux plus ou moins divers sans rencontrer beaucoup de monde et sans faire la connaissance des habitués. Bien sûr, parmi ces derniers, il y avait des jeunes, dont certains étaient mineurs. Comme toujours, comme partout. Avais-je attendu mes dix-huit ans pour chercher l'aventure ?
Ces jeunes, je ne les regardais pas uniquement avec l'œil de l'homo à l'affût. Je restais là aussi un éducateur, comme dans chacun de mes actes, même le plus bénin. Aussi, même lorsque je n'étais pas attiré physiquement par eux, je cherchais toujours à leur parler, à les connaître. Je n'avais pas oublié les silences et l'absence d'information qui m'avaient tant perturbé, adolescent. J'essayais de dire ce que j'aurais voulu entendre lorsque j'avais été seul, paumé dans une société adverse qui rejetait ce que je représentais.
En outre, comme d'autres, j'avais cédé à la tentation de couvrir une porte de toilettes publiques de mes graffitis. Cette attitude puérile, irresponsable, ne cadrait pas avec le reste de ma personnalité. A froid, je la trouve ridicule et misérable. Il n'y avait tout de même pas de quoi en faire un drame. C'est pourtant sur de tels faits que j'allais être arrêté, incarcéré. Comme un criminel, un assassin. J'étais coupable d'avoir cherché l'amour et le plaisir.
Le drame que je souhaitais de toute mon âme déchirée quelques mois plus tôt me tombait dessus quand l'espoir renaissait. Sous une forme imprévue, injuste, cruelle. Au lieu de me punir, moi, la rigueur de la sanction tombait sur les épaules fragiles de Monique et des enfants. Sous peine d'en mourir, il me fallait comprendre, réagir, reconstruire.
Cette longue réflexion était le débroussaillage nécessaire avant la mise en chantier de nouvelles fondations.
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J’ai essayé de réduire au maximum ce long texte écrit pendant les premiers mois de ma détention. Je n’épargnais rien à ma femme. Ma propre vision des événements que nous avions vécu ensemble. Le récit narratif l’imposait, et je ne savais pas la destination finale de ce texte. Mais elle eut droit également au récit détaillé des périodes de drague, ne lui épargnant aucun détail cru et cruel pour elle. Je voulais qu’elle sache tout. Que le silence et les non dits qui avaient tant fragilisé notre couple ne soient plus que du passé. Pendant les parloirs elle m’encourageait à cette franchise, disant qu’elle serait d’autant plus à l’aise pour me défendre que je ne lui cacherais rien. Elle avait constitué un Comité de Soutien, faisait circuler des pétitions, contactait des personnalités, travaillait avec les syndicats. Cette mobilisation me faisait chaud au coeur, mais juridiquement ne fut pas très efficace. J’en ai déjà parlé, je fus condamné à deux ans d’emprisonnement dont un avec sursis. Pour des graffitis sur des portes de WC et des relations consentantes avec des mineurs de plus de 15 ans. (Heureusement pour moi. L’un d’eux aurait été plus jeune de quelques mois, j’aurais été jugé aux assises !)
Je ne compte pas revenir sur ce long texte (plusieurs centaines de pages...) Je voudrais dire quelques mots sur comment nous avons pu reprendre une vie commune, avant d’essayer, enfin, de faire le bilan à ce jour. Si dur. Si triste.