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Mardi 6 février 2007

Nous voici au noeud crucial que je n'ai pas su négocier. Rester fidèle ou non ? Je le dis clairement, la version ci-dessous est celle que j'ai envoyée à ma femme depuis ma cellule. Je pense encore avoir été alors courageux en abordant de face ces problèmes avec mon épouse. Mais ,beaucoup plus tard, en travaillant avec des psy, ceux-ci me parlaient de "justifications à postériori"... A chacun de se faire son opinion !

... ... ...

Ce bonheur arrogant ne m'avait pas fait oublier ce que j'avais vécu autrefois. Une vague évolution, encore imprécise, s'opérait en moi. Lors de nos promenades à deux ou seul, je repérais immédiatement l'endroit de la drague homo dans une nouvelle localité. Il m'arrivait d'aller y faire un tour, par jeu, par curiosité. Je ne m'en inquiétais pas, je ne me posais pas davantage de questions, puisque comblé, aimé et père, je ne désirais rien d'autre. Je ne parlais pas de ces visites à ma femme. Incapable de le formuler, je pressentais inconsciemment que je jouais avec le feu...

Nous avions parlé de la fidélité dans le couple. J'affirmais que je n'étais pas jaloux, qu'elle ne m'appartenait pas, qu'elle était maîtresse de son corps, qu'elle était libre, que je ne serais pas désespéré si les circonstances lui faisaient connaître une aventure, que je savais qu'elle m'aimait. Elle me regardait étonnée, affirmant ne pas éprouver les plus petites prémices de désir en dehors de nous. Intellectuellement, elle comprenait le raisonnement, mais le trouvait complètement hors de propos en ce qui nous concernait. Face à cette paisible assurance, comment lui dire que l'acte physique ne signifiait pas nécessairement trahison, et que j'aurais pu prendre un plaisir passager, ailleurs, alors que toute mon âme lui appartenait ? Il n'y avait pas de raison que nous poussions davantage une telle discussion qui, pour lors, restait toute théorique.

Passer dans ces lieux sans intention précise, sans l'attente poignante d'une aventure m'amusait, un peu comme si j'étais allé faire une partie de billard au café du coin. En plus rapide. Ça n'allait pas plus loin. Hélas, c'était déjà trop, et cette forme de jeu devait participer aussi au drame brutal qui allait survenir quelque temps plus tard.

Que recherchons-nous exactement lorsque nous allons sur un lieu de drague ? Eprouver notre pouvoir de séduction ? Faire monter notre taux d'adrénaline ? Faire la rencontre de nos rêves ? Un assouvissement brutal de nos pulsions animales ? Un pansement pour une âme torturée ? Quoi d'autre ? Pour ma part, je n'attendais rien. J'avais tout. Généralement je n'avais pas le temps, et cétait au pas de charge que j'inventoriais les possibilités, que je repérais les habitués, que j'étudiais quelques minutes les réactions que je provoquais. Je n'ai aucun mérite à n'avoir pas " consommé ". Je n'ai jamais rencontré un gars qui trouble tant soit peu ma sérénité. Comme je l'avais constaté " avant ", j'attirais surtout les quinquagénaires bedonnants qui pour le moins m'étaient indifférents. Un jeu s'institua sans que j'en prenne totalement conscience. J'allumais (je dois employer ce mot !) en stationnant plus que nécessaire aux urinoirs, puis, je n'avais de cesse avant davoir fait fuir tous les inconscients qui avaient tenté de m'approcher...

 

Il y avait une ombre dans le tableau si serein de notre couple. Les grossesses de ma femme étaient pénibles, affectant sa santé déjà fragile. Peut-être en raison d'une importante dépression survenue peu de temps après notre mariage, dont elle ne s'était jamais entièrement remise. Pendant qu'elle attendait Frédéric, nous avions souvent eu très peur, nous redoutions une naissance prématurée. Finalement tout s'était passé normalement, à la date prévue. J'avais participé à l'accouchement, il avait été pénible. Cependant, je m'étais convaincu que nos craintes pendant les neuf mois étaient injustifiées, étaient le produit de notre ignorance et de l'inquiétude chronique de Monique.

... ... ...

Monique approchait du sixième mois de cette seconde grossesse. Depuis peu, elle manifestait de plus en plus d'inquiétude, et le médecin avait décidé de la mettre au repos. Tout avait été bien jusque là, même mieux que lorsque nous attendions Fred. Aussi au fond de moi-même, je râlais contre ces contretemps, je croyais qu'elle se faisait du cinéma. Convaincu que je l'aidais en me montrant ferme, j'essayais de ne pas partager ses inquiétudes.

Ce lundi là, je devais monter à Paris pour un rendez-vous professionnel. Elle m'avait demandé de repousser ce petit voyage, de rester avec elle. J'avais refusé, affirmant qu'il n'y avait pas de raison. Le soir, j'avais terminé au Ministère vers six heures, à l'heure de pointe des retours sur la banlieue. Je redoutais les embouteillages. Je décidais d'attendre un peu. L'idée m'est venue d'en profiter pour faire un tour dans les lieux que je fréquentais assidûment quelques années plus tôt. Je n'y voyais aucun mal, et c'était la première fois que je faisais une telle escapade dans Paris.

J'entreprenais donc un véritable pèlerinage, m'amusant à constater les changements, les tasses disparues, les cloisons rajoutées, les taillis nettoyés. La lutte contre les pervers durait, et les services de police et de la voirie mettaient autant de génie à supprimer les points de rendez-vous que les homos à en créer d'autres... Je rentrais à la maison tranquillement, sans rien à me reprocher sinon d'avoir un peu traîné : il était tard.

 

Je trouvais Monique couchée, pâle, le visage décomposé. A mon interrogation muette, elle répondait avec hésitation :

 

- Je crois que je perds les eaux.

 

Lorsque je revenais précipitamment à la maison pour préparer ses affaires, après l'avoir laissée à la clinique, mes nerfs craquaient. La nourrice venue garder Fred, aussi bouleversée, essayait vainement de me redonner courage. L'accident arrivait à la limite du seuil de sécurité. Le bébé vivrait peut-être.

Je ne pouvais pas lui expliquer que tout était de ma faute. Que si j'étais resté comme Monique me l'avait demandé ou si je ne m'étais pas attardé à Paris, si j'étais revenu à temps pour m'occuper du petit et laisser ma femme se reposer, ce ne serait sans doute pas arrivé. Comment expliquer cette culpabilité qui me dévorait ? Par mon inconscience, j'avais détruit nos espoirs, notre bonheur.

 

Le bébé naissait deux jours plus tard. Il ressemblait de façon bouleversante à son frère. Il ne vécut qu'une demi-heure. Mon esprit ne peut effacer le souvenir de son petit corps bleui que le pédiatre essayait vainement de réanimer. C'est moi qui avais exigé l'arrêt de la réanimation. En prononçant cet arrêt de mort, je me condamnais. Je refusais de lui donner un nom, je voulais désespérément le rayer de nos souvenirs. Mais celui qui est resté "le bébé" est toujours présent entre nous.

Aujourd'hui encore, quatre ans et demi après, je ne peux résoudre cette contradiction. Je sais que j'ai eu raison de refuser le risque d'avoir un enfant gravement handicapé qui eut, non seulement ruiné ma vie, mais fait le malheur de tous, et surtout de son frère aîné. Je reste violemment convaincu que l'acharnement thérapeutique est criminel. Mais avant tout, c'était mon inconscience qui avait été criminelle. Et en faisant retirer le masque à oxygène, je donnais le coup de grâce. Je finissais mon oeuvre.

 

Monique vécut très mal ce drame. Cet enfant, nous le voulions tant, nous l'attendions, il faisait déjà partie de notre vie. Nous avions presque terminé sa chambre. Les meubles étaient arrivés depuis moins d'une semaine. Ce petit être qu'elle n'a jamais vu, mais qu'elle a senti palpiter plusieurs semaines dans son sein, a laissé une trace indélébile.

Ai-je eu raison de lui refuser un prénom, une vraie sépulture ? Aurions-nous pu prendre des forces en vivant pleinement notre deuil et en venant nous recueillir sur sa petite tombe ? Ah si, après le drame, j'avais réagi sainement, pris le taureau par les cornes, et fait partager à Monique mon lourd fardeau ! Je suis certain que tout aurait été changé, que nous aurions su faire face. Mais je la voyais tellement affectée par cette perte que je n'eus jamais le courage de lui dire ce qui s'était brisé en moi. Cette faille entre nous, loin de se combler, allait devenir de plus en plus profonde.

Ce drame cruel était tombé par surprise sur nous. Nous avions cru notre foyer et notre bonheur inattaquables. Les soubresauts du chagrin nous laissaient désemparés. Encore une fois, je n'étais pas capable de prendre mes distances face à l'événement, et je ne savais comment réagir.

L'un et l'autre choqués pour des raisons différentes, nous nous débattions contre notre désespoir, nous ne parvenions pas à nous soutenir mutuellement, et finalement, nous choisissions la plus mauvaise solution. Pour essayer de tout effacer, pour repartir d'un pied neuf, nous fîmes un autre enfant.

 

Les grossesses étaient trop rapprochées. Il y avait de très gros risques. Le médecin dût décider un cerclage du col au troisième mois, et Monique restait alitée jusqu'à l'accouchement. Bien sûr, nous avions tellement peur que toute idée de rapport sexuel était exclue. Six mois, c'est long. Monique ne pouvait faire aucun effort, et l'ensemble des charges du ménage m'incombaient. Heureusement, mon travail me laissait beaucoup de temps libre. Je rentrais aussitôt à la maison pour m'occuper du ménage, de la cuisine, de Fred, de Monique. J'étais la nounou, la femme de ménage, le garde-malade. Il n'y avait plus guère de place pour le mari.

En mon absence, la nourrice de Frédéric venait s'occuper de tout. Mais je ne pouvais pas abuser de sa bonté. Je me dévouais corps et âme à notre foyer. J'acceptais volontiers ces contraintes qui étaient la juste punition de mon crime. C'était me leurrer sur les possibilités de ma force de caractère. Je m'épuisais physiquement. Je souffrais de plus en plus moralement. Au bout de quelque temps je manquais d'air et j'éprouvais violemment le besoin de me sortir de cette ambiance dramatique.

Je me mis à jongler avec les horaires. J'essayais d'arracher à cette ronde infernale quelques quarts d'heures pendant lesquels j'allais traîner un peu. N'importe où. Je ne cherchais qu'un divertissement à l'inquiétude qui devenait insoutenable.

Le démon noir de la drague était de retour.

publié dans : Quand un Homo se marie
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