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C’est la question que je me pose depuis 35 ans. C’est la question sur laquelle je reviendrai continuellement lorsque j’aurai fini de brosser l’historique de notre couple. N’ai-je fait que des malheureux ? Suis-je passé à côté de ma vie ? Ai-je vécu par procuration ? A-t-on le droit de vouloir vivre à tout prix ?
Lorsque, en détention, j’écrivis à mon père pour essayer de lui expliquer ce que nous vivions, la réponse fut tranchante :
Ma femme ne lui a jamais pardonné cette sentence qui niait notre droit –et surtout le sien- de choisir...
Mais à ce point du récit, je nage dans le bonheur comme dans un bain de quimauve...
Je ne pourrai pas comprendre, lorqu'un dimanche, une dispute m'opposerait à Monique. J'étais monté une nouvelle fois pour une visite éclair à Paris, et j'avais retrouvé le même bonheur. Pourtant un différent était né entre nous. Pourquoi, comment ? cette phrase, dite avec dureté, presque avec cruauté, a effacé les instants précédents :
- Mais qui te dit que je t'aime, que je t'ai jamais aimé ?
Et puis mes larmes. Les spasmes d'un sanglot que je ne parvenais pas à maîtriser, le ciel qui s'écroulait sur ma tête. Et le dégoût de l'image que je devinais offrir à cet instant. Et les tentatives d'explication, de dire mon immense bonheur, les espoirs qui en découlaient. Et brutalement l'attitude de Monique changeait du tout au tout. Sur le moment, je n'imaginais pas qu'elle ait voulu me mettre à l'épreuve, inquiète de son propre amour grandissant. Je me persuadais qu'elle ne changeait d'attitude que parce qu'elle avait pitié de moi, que les rêves que j'avouais lui donnaient envie de me pardonner. Elle ne me revenait pas par amour, elle regrettait simplement d'avoir été trop cruelle. Je ne voulais pas de la pitié, je m'arrachais de ses bras devenus implorants et je m'enfuyais...
Le désir d'autodestruction était revenu en moi. Comme les autres fois, machinalement, abruti de désespoir, je me dirigeais vers les lieux de drague. J'étais en uniforme. Pour passer inaperçu, j'allais au sauna, celui où j'avais rencontré Jean Yves. J'y passais tout l'après-midi, jusqu'à l'heure de rejoindre la gare.
Y avait-il moins de monde que d'habitude ? Étais-je différent des autres fois ? Je ne rencontrais aucun compagnon d'un moment. Aucun ne me plaisait. Je me laissais parfois caresser, sans parvenir à la tension que l'autre désirait. Je repartais comme j'étais venu. Je rejoignais la gare brisé, anéanti. Encore une fois je m’étais laisser emporter par des rêves romantiques d’adolescent, alors que je savais que le bonheur m’était interdit. Je ne pouvais pourtant accepter que tout soit fini. En allant prendre mon billet, je fouillais du regard la foule bigarrée des dimanches soirs, où l'uniforme dominait. Elle allait venir. Ce n'était pas possible qu'elle me laisse partir ainsi. J'avais eu tord de la quitter. Je ne pouvais pas m'être trompé à ce point sur ses sentiments.
Lorsque je la vis courir vers moi, j'oubliais tout. Je la serrais dans mes bras, toujours incapable de dire un mot. Je m'enivrais de ses "Je t'aime, je t'aime" qu'elle murmurait à mon oreille. Elle n'eut que le temps de m'accompagner jusqu'au train.
Par la fenêtre je regardais s'éloigner sa mince silhouette. Comme n'importe quel amoureux. Comme des dizaines et des dizaines d'autres bidasses.
Je savais désormais que je venais de découvrir un grand amour, qui sortait de l'ordinaire. Je ne voulais le perdre à aucun prix. C’était décidé, là était ma vie. De ce jour, je ne pensais, je n'imaginais, que par rapport à elle. Presque chaque jour je recevais une lettre, je lui en envoyais une, à moins que nous réussissions à nous téléphoner. Le plus souvent possible, je remontais sur Paris. J'étais heureux, heureux, comme il n'est pas permis de l'être...
Cet incident, pourtant, m'aida à regarder les choses en face. Je comprenais que je n'avais pas les attitudes et les réactions des autres hommes de ma génération. Je comprenais que parfois je devais être une énigme pour Monique. Elle m’avait raconté sa vie, difficile certes, mais oh combien fréquente ! Très jeune elle avait été la maîtresse d’un homme marié nettement plus âgé. Pendant des années il promettait tout, avant de retourner auprès de sa femme et de ses enfants. Au prix de grandes souffrances elle avait provoqué la rupture et s’était dès lors consacrée à sa seule passion, l’éducation des jeunes enfants. Refusant d’imaginer même une seule nouvelle rencontre, elle s’était bâti l’image rigide de jeune fille trop sérieuse que j’avais connue. Lors du stage de perfectionnement, lorsqu’elle avait violemment réagi à mon bras posé sur ses épaules, elle avait tout simplement eu peur des sentiments qu’elle voyait naître... Je n’avais pas le droit de lui faire le moindre mal.
Lorsque je me retrouvais seul à la caserne, pendant de longs jours, parfois de longues semaines, le doute naissait en moi. Sans même y réfléchir, il m’était arrivé de prendre le chemin des lieux de drague du coin. Sans conviction, sans intérêt, par simple automatisme. Mais je touchais là du doigt qu’il me serait impossible d’effacer d’un trait de plume ma nature profonde. Bien sûr, lorsque nous étions ensemble, rien d’autre n’existait. Mais ici, à la caserne, après qu’un adorable bidasse m’eut retourné les sangs dans les douches ou lors d’un exercice physique, je ne pouvais m’empêcher d’aller soulager cette tension que je ne pouvais laisser paraître à l’intérieur de l’institution...
Je doutais de moi. Je ne savais pas où j’allais. Je ne pouvais pas continuer comme ça, tête baissée ! Bien sûr je n'ignorais pas combien les jeunes couples sont fragiles. Rien ne disait que le nôtre tiendrait au delà de mon Service Militaire. Comment vivrions-nous une cohabitation plus permanente ? Alors, pourquoi dévoiler un secret qui risquerait d’être divulgué en cas de rupture ? Pourquoi faire du mal pour rien ?
Plus notre amour grandissait, plus je l'admirais, plus je la vénérais, et moins il était supportable que notre bonheur soit bâti sur des mensonges. Je lui avais dit que je n'avais jamais aimé une femme avant elle. Cette affirmation, trop commune, l'avait fait sourire. Elle ne pouvait pas comprendre. Chaque lettre, chaque nouvelle permission, augmentait notre complicité et soulignait la profondeur de notre entente. J’étais de plus en plus troublé. Un jour, alors que la quille approchait, le mot fatidique fut prononcé : mariage.
Il fallait que je lui dise la vérité. Je ne pouvais supporter l'idée qu'un jour, accidentellement, elle apprenne quelque chose. Qu'alors elle puisse me fuir comme un pestiféré. Non, elle devait le savoir par moi, avant que nous engagions nos vies définitivement. Elle avait le droit de choisir en connaissance de cause.
Mais lorsque je me retrouvais près d'elle, lorsqu'elle admirait mon aspect viril, j'étais incapable de dire quoi que ce soit sur mon passé. Je me jurais de parler avant de la présenter à mes parents. Mais elle me raccompagnait une dernière fois au train sans que j'aie pu prononcer les paroles fatidiques. De la caserne, j'essayais plusieurs fois de lui écrire cette vérité. Je ne trouvais pas les phrases justes. J'avais peur qu'elle reçoive cette révélation comme une annonce de rupture. Et puis, sous ma plume, c'était des mots de tendresse, d'amour, de passion, de désir qui coulaient. Je ne pouvais lui parler que de nous.
Pour Pentecôte, elle avait pu se libérer. A son tour elle prenait le train pour me rejoindre. J'allais au devant d’elle et la conduisais chez mes parents, où nous devions passer ces quelques jours de vacances. Elle fut accueillie comme un messie. Rien n'était trop beau pour celle qui avait su conquérir le cœur de ce célibataire endurci.
Elle fut très émue, et ne comprit pas très bien.
Le soir, je lui fis l’amour avec plus de passion et d’intensité encore que d’habitude. J’avais décidé de parler. Si tout devait se terminer là, je voulais garder un dernier beau et bon souvenir. Blottis enfin l’un contre l’autre, je soulevais le voile ou plutôt la lourde bâche qui recouvrait mon passé. Je ne lui racontais pas ma vie en détail. Je lui disais ce que je pensais qu'il fallait qu'elle sache pour prendre la décision de me quitter ou de m'accepter. Jusque là j’avais surtout aimé des hommes. Si possible plutôt jeunes. Aujourd’hui je l’aimais, je n’aimais qu’elle. Mais je ne pouvais pas dire de quoi demain serait fait. Une seule chose était sure et certaine : quoi qu’il arrive, je ne la quitterais jamais de mon fait. Mais je comprendrais qu’elle ne puisse accepter cette situation. Je voulais qu’elle soit libre de choisir. On pouvait ne pas se marier, se séparer si elle le souhaitait. Mais je l’aimerais toujours. J'essayais de présenter ces choses de la façon la moins laide possible. Sa réponse fut brève :
Combien de fois ai-je passé et repassé le déroulement de ces confidences dans ma tête depuis cette nuit où je croyais avoir fait preuve de courage et d'honnêteté ! Combien de fois me suis-je interrogé sur la valeur d'une telle révélation !
Au plus profond de moi, je croyais jeter les bases d'une relation saine, reposant sur la franchise et la sincérité, bannissant l'hypocrisie.
Et cependant, sous prétexte de rayer d'un trait de plume mon passé, n'était-ce pas la ruse la plus perverse qui me garantissait de l'avenir ? En demandant le non-jugement de mes actes passés, est-ce que je ne sollicitais pas l'absolution pour les écarts à venir ?
Pourtant, je ne réussis pas à trouver l'indice d'un quelconque calcul dans ma démarche d'alors. J'aimais Monique. Je n’avais pas choisi, pas décidé. Celà m’était tombé dessus. Elle avait su m’apporter ce que Jean Yves n’avait pas pu ou pas voulu m’offrir. Je croyais sincèrement mon vécu homosexuel définitivement enterré. Non, vraiment, je n'avais mis dans ma démarche aucune mauvaise foi.