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Quelques mois plus tard, je rejoignais mon premier poste d’éducateur en proche banlieue, et incidemment, comme je l’ai succinctement évoqué précédemment, je découvrais le monde underground de la pédale parisienne. Le contact initial fut ce minuscule club privé aux alentours de la gare Montparnasse.
Le premier soir, je m'assis au bar, essayant d'observer les quelques personnes présentes le plus discrètement possible, notant les habitudes et les règles de vie. L'accueil fut cordial, et facilita bien les choses. Le barman, Jacky, était un splendide garçon brun de vingt et un ans, qui accueillait avec humour les flatteries et les déclarations des clients. S'il accordait sur le mode plaisant quelques baisers, il était en fait avare du reste... Nous allions devenir amis. J'entends amis, et non amants, car si je craquais toujours un peu pour lui, il ne m'accorda jamais que de chastes baisers sur les joues. Il préférait une chair beaucoup plus fraîche... En bas, Bernard était disquaire et se chargeait de l'animation des soirées. Petit bonhomme tout rond, massif, puissant, à l'allure de matelot en bordée, il trouvait toujours un prétexte pour s'esclaffer.
Pendant plusieurs mois nous devions former une équipe de trois copains inséparables. Avec une sollicitude condescendante et amusée, ils entreprirent de déciller les yeux du grand benêt que j'étais resté.
Je découvrais tout un monde secret que j'ignorais : les boîtes, les clubs, les bars, les restaurants, les cinémas, les saunas, les promenades nocturnes, dont je ne connaissais jusque là que les épiphénomènes. Je découvrais tout l'univers fermé et stéréotypé de la jaquette parisienne, accessible aux seuls initiés. Tout de suite, et sans parvenir à en analyser précisément les raisons, je me sentis mal à l'aise dans ce milieu artificiel, maniéré, dominé par les folles et de vieilles tantes aigries.
Je préférais me retrouver au Club 31, essentiellement fréquenté par des habitués. Un peu à la manière d'un Club anglais, on y discutait politique, cinéma, actualité, j'y apprenais à jouer aux échecs... C'était simplement bon de pouvoir enfin laisser tomber le masque, de cesser de jouer le personnage sérieux et prude que j'avais adopté dans mon travail. Certes, je n'en profitais pas pour jouer les évaporées ou pour prendre des manières. Mais pouvoir remarquer à haute voix qu'un garçon était beau, pouvoir garder plus que nécessaire la main que l'on serre sans craindre d'être regardé de travers, me redonnait des forces et du courage pour affronter une nouvelle journée.
Lorsque le Club fermait, sur les deux heures du matin, nous rejoignions un bar ouvert toute la nuit, à quelques centaines de mètres de là. C'était le genre "café du coin", mais le soir, à l'abri de voilages de Tergal, une clientèle cosmopolite et baroque s'y retrouvait. Il y avait là des hommes à femmes, des homos, des femmes à hommes, des lesbiennes, des couples, des travestis, de petits truands du milieu, des flics, et des bidasses venus d'une caserne de pompiers proche. Certains jeunes appelés avaient ainsi pris l'habitude de se joindre aux autres noctambules. J'aimais cette ambiance un peu farfelue, qui ne ressemblait en rien à celles des autres boîtes homos. Et les jeunes militaires étaient si mignons...
Aldo, le patron, ne cachait pas ses goûts. Il était plutôt attiré vers le muscle, des photos de jeunes boxeurs étaient à l'honneur derrière le bar, et il connaissait plus particulièrement certains parkings de routiers... Mais de derrière son comptoir, il surveillait ses hôtes en maître. La quarantaine l'avait affublé d'un œuf colonial ne parvenant pas à faire oublier qu'il avait dû être très beau gars. A l'arrivée de certains clients bons payeurs, un sourire illuminait son visage harmonieux au front très dégarni. Il avait un contact plaisant, bien qu'à mon goût un peu trop "commercial".
Il était secondé par une barmaid, une fille remarquable, ancienne prostituée rangée des affaires. Gigi n'était pas belle à proprement parler, mais très agréable, et sa gouaille joviale lui attirait bien des sympathies. Elle vivait avec un très jeune homme dont elle était follement amoureuse. Elle l'avait "soufflé", encore adolescent, à un malheureux pédéraste trop sûr de lui, qui avait oublié qu'elle aimait, comme elle disait, la chair fraîche. Et depuis plus de deux ans, personne ne lui connaissait une infidélité. Lorsque l'on avait vu Dominique, on comprenait...
Je croyais avoir enfin découvert le chemin qui me conduirait au bonheur. Gigi, Jacky et Bernard m'avaient pris en affection et en charge, leur soif de vivre et de rire me faisait oublier la grisaille des journées. Je voyais autour de moi des idylles se nouer, des couples s'épanouir. J'espérais, j'étais sûr, qu'un jour je rencontrerais celui qui m'apporterait la joie, me redonnerait goût à la vie. Une rencontre dans ces conditions pouvait prendre un bon départ. Rien à voir avec un amour né dans la fange d’un lieu de drague sordide !
Hélas, je devais très vite déchanter. Mes aventures se soldaient toutes par des échecs. Même là, j'étais incapable d'engager la conversation avec le garçon désirable qui m'attirait. Gourde et maladroit, je brusquais les choses, cabrais les susceptibilités. Je ne connaissais en fait des liaisons qu'avec ceux qui me draguaient, et immanquablement les difficultés d'avant réapparaissaient. J'étais incapable de combler, ni même tout simplement de satisfaire mon partenaire. Rapidement nos rapports se dégradaient, jusqu'à ce que l'un de nous quitte l'autre.
Lorsque mes moyens me le permettait, j'allais au sauna. Là, avec une sécurité plus grande, dans un confort relatif, j'étais sûr de connaître quelques moments de jouissance intense. Il n'était pas possible de ne pas rencontrer un partenaire à son goût parmi la foule des "curistes". Des hommes de tous les âges, en peignoir ou une simple serviette nouée autour de la taille, parcouraient silencieusement et inlassablement les couloirs et les salles obscures. Les choses étaient claires. Il s'agissait de partager le plaisir d'un instant. Il n'était pas question de rechercher un ami, mais simplement un compagnon le plus conforme possible à ses propres critères de goût. Sans espoir vain, sans dégoût réel, abandonnant tout idéalisme illusoire, je venais chercher là la satisfaction charnelle qui pouvait m'apaiser momentanément. Dans ce self service de l'érotisme, je n'avais pas à redouter le ridicule d'une faiblesse. On ne faisait que ce dont on avait envie, avec qui on avait envie.
C'est dans ce cadre que le bonheur allait fondre sur moi. Alors que, sans conviction, jouant les blasés, je traînais de salle en salle, évitant difficilement les mains qui s'insinuaient dans l'ouverture de mon peignoir. Alors que lassé par ce jeu misérable, je m'apprêtais à céder au moins moche qui m'aborderait. Je me trouvais brutalement en face de lui. Il était jeune, vingt et un, vingt deux ans. Son visage tâché de quelques boutons d'acné n'avait rien d'extraordinaire, mais son sourire me bouleversa. Je m'approchais de lui, l'enlaçais. Son peignoir s'ouvrit sur un merveilleux corps d'adolescent sportif. Il m'entraîna vers l'une des cabines qui venait de se libérer.
L'amour qui nous unit me fit oublier le lieu, le cadre, le passé et l'avenir. Il se donnait à moi, et tout était facile. Je n'avais pas le temps de penser, de réfléchir, de craindre. Il trouvait les gestes qui fallait, les positions qui convenaient. Il prenait les initiatives et je croyais que je dominais. Je n'avais envie que de découvrir son corps, et chaque muscle, chaque grain de sa peau étaient un émerveillement.
Sa jouissance brutale et rapide me surprit. C'était trop beau ! Bien sûr, satisfait, il allait m'abandonner, me laisser, troublé par mon désir inassouvi. Une boule nouait déjà ma gorge. Les odeurs, la moiteur, les traces suspectes sur le similicuir m'apparaissaient soudain, m'écœuraient.
Mais il m'enlaçait et me couvrait de baisers.
- Ici, c'est trop moche. Tu as le temps de venir chez moi ?
Je quittais cette cour des miracles avec soulagement. Il était venu en métro, nous prîmes ma voiture. Il m'indiquait le chemin tout en discutant. Jean Yves était breton. Il s'était installé dans la capitale à la suite de sa nomination comme inspecteur des finances. A son âge ? Hé oui ! Il avait vingt-quatre ans. Je le regardais surpris. Même à la lumière du jour, il paraissait bien plus jeune. D'ailleurs, quelle importance. Il était charmant, et je n'étais pas d'humeur à douter de ses dires.
Une demi-heure plus tard, nous entrions dans un petit studio aménagé dans un vieil immeuble d'une petite rue du 14ème. Son grand lit nous recevait aussitôt. Je ne réussissais pas à comprendre ce qui m'arrivait. Il était réellement très beau, au-delà de ce que j'avais cessé d'espérer depuis longtemps. Ses cheveux blonds châtains tiraient un peu sur le roux. Là, à la lumière, son sourire était encore plus limpide, plus bouleversant. Son corps était parfait, parfait. C'était trop. Je tremblais, peut-être de joie, peut-être de peur. Il faisait l'amour comme un dieu. Ses lèvres étaient partout à la fois. Ses caresses me rendaient fou. Au long de l'après-midi qui s'écoulait délicieusement, ma surprise allait grandissante. Deux, trois, quatre, cinq fois, il atteignit l'orgasme ! Je n'avais jamais vu cela de ma vie !
Le soir, il organisait un petit repas d'amoureux avant de m'entraîner sur la couche encore en bataille. De nouveau, une, deux fois les spasmes de la jouissance le secouèrent, pendant que, sauvé par ma lenteur à atteindre le plaisir, je m'effondrais pour la seconde fois de la journée.
Tandis que nous goûtions, tendrement enlacés, un repos mérité, je sentais la panique m'envahir. C'était un surhomme ! Je ne pourrais jamais faire face à un tel appétit ! Pourtant il avait l'air si fragile, si frêle contre ma grande carcasse velue... Nous nous endormîmes dans les bras l'un de l'autre.
Dès le lendemain, il me proposait de venir chez lui lorsque je descendais à Paris. Tout naturellement, il me remit une clef de son appartement.
Notre vie commune s'organisait. Mes appréhensions s'avéraient à la longue injustifiées. Son appétit quotidien était plus raisonnable qu'en ce premier jour, tout en ne cessant pas de m'étonner.
Pour descendre le plus longuement possible chez Jean Yves, j'essayais de regrouper mes jours de travail. Lorsque j'étais à Paris, le matin je le conduisais à son travail. Le soir, je venais le rechercher, après avoir passé la journée à me promener en ville ou au cinéma. Nous rentrions à la maison, ou nous allions faire une virée, ou manger au restaurant, avant de nous retrouver enlacés dans ce nid d'amour.
Je serais volontiers resté à demeure, mais il fallait bien que je travaille, et certaines semaines il ne m'était pas possible de venir ou seulement une journée. Mais j'étais heureux. Ce dont j'avais rêvé se réalisait. Au-delà même du raisonnable. Oui, j'étais heureux, pour la première fois réellement heureux depuis quatre ans.
Dans les premiers jours, nous avions eu une longue discussion sur la fidélité dans le couple. Ni l'un ni l'autre ne croyait en la soi-disante fidélité à l'être aimé, ou plutôt, ne la plaçait pas sur le plan physique et sexuel... Bien sûr, dans la situation présente, je ne faisais qu'acte de lucidité. Comment aurais-je pu espérer et prétendre que Jean Yves, aussi vorace, m'attendrait des jours, parfois une semaine entière, sans rechercher d'autres sensations ? Mais même en dehors de ces circonstances, je restais convaincu de l'hypocrisie de ce concept de fidélité.
L'amour n'est pas un simple sentiment, mais un ensemble d'états d'âme, de gestes, de signes, de pensées, d'actions, de désirs. Ce n'est pas un tableau fini, d'un bloc, mais une mosaïque qui se construit, dont on change et l'on affine les éléments avec le temps, ou bien qui se désagrège par la lassitude et l'accumulation des déceptions.
Le désir est une exigence somatique irraisonnée, le besoin d'une satisfaction purement animale. Même si chez l'homme l'intelligence et les sentiments viennent toujours embellir ou compliquer l'acte physique. Même si la conscience et la volonté modèlent l'attirance spontanée, l'amplifient, la prolongent, la nuancent. Même si elles peuvent l'annihiler, la sublimer, artificiellement la susciter.
L'amour peut indifféremment précéder ou suivre le désir. Si l'amour ne peut trouver son plein épanouissement que par la réalisation satisfaisante du désir, celui-ci et sa réalisation NE SONT PAS L'AMOUR. Même si la frustration du désir fait parfois naître un sentiment imitant l'amour, qui ne peut faire illusion très longtemps.
La fidélité est une valeur intellectuelle. Une règle sociale subordonnée à la culture et aux traditions. Une loi artificielle imposée par cette morale judéo-chrétienne qui prétend régir notre vie. Comment peut-on lier les conséquences de l'amour que sont la fidélité morale à l'être aimé, le don de soi, de son âme, et la satisfaction purement physique d'une pulsion née de l'instinct ?
Naturellement, la découverte et l'accomplissement d'un amour monopolisent tout notre être, le fermant aux autres sollicitations sexuelles. Mais plus ou moins rapidement, selon le caractère et les besoins des individus, le corps réagit aux tentations de notre environnement, à la beauté et à la sensualité qui nous entourent.
Est-ce méritoire de se satisfaire de ce que l'on a, et de rester insensible aux appels érotiques de la vie quotidienne ?
Est-ce criminel de vivre intensément les besoins de sa chair, tout en ne vivant que pour un seul amour ?
Une frustration accaparant l'intérêt et donnant l'illusion d'un sentiment plus fort n'est-elle pas dangereuse ?
Dans notre culture et notre langue, l'équivoque ne vient-elle pas de la confusion entre l' "Amour" et "faire l'amour" ?
Jean Yves partageait dans ses grandes lignes ce point de vue.
A la beauté, au charme, il ajoutait une intelligence vive et racée. Il était l'un des plus jeunes et des plus appréciés des inspecteurs du Service des Fraudes. Il me racontait parfois ses aventures professionnelles, avec humour et dérision. J'imaginais cet archange blond débarquant dans une entreprise pour passer au crible la comptabilité. Cet adolescent, presque un enfant, faisant trembler l'industriel bedonnant et le comptable aux cheveux gris...
Au fil des jours, je découvrais son attachante personnalité, sa valeur morale, la droiture de son caractère. J'étais ébloui, subjugué. Je l'aimais. Je ne comprenais pas que nous ayons pu nous rencontrer dans des conditions aussi sordides. Comment lui, aussi séduisant, aussi intelligent, aussi social, et apparemment aussi peu encombré de complexes et de fausses pudeurs, comment éprouvait-il le besoin d'aller dans des lieux de drague traditionnels et minables ? Il me souriait.
- Pourquoi pas ? On y rencontre des gens intéressants, la preuve ... Tu vois tout en noir. Tu ne retiens que l'aspect négatif des choses, au lieu d'en chercher le bon côté. Tu manques de confiance et d'optimisme.
Le monde est ce qu'il est. La vie est ce qu'elle est. On ne nous laisse pas de choix dans la façon de conduire notre vie.
Et pour vivre, il faut accepter le jeu. Tu n'iras pas "chez Régine" inviter un beau gars à danser...
Ce qu'il y a, c'est que tu n'acceptes pas ce que tu vis. Tu ne l'acceptes pas.
Et en riant, il se jetait sur moi, me couvrait de baisers, m'entraînait dans l'amour.
Je ne le savais que trop, que je n'avais pas confiance en moi, que je n'acceptais pas ce que le sort m'avait réservé. Que j'enviais les jeunes mâles insouciants qui, dans les bals populaires, n'avaient comme seul problème que de séduire celle qu'ils avaient choisie. Jean Yves essayait, par petites touches, de me "décoincer". Cet amour était si brusque, si fort, si près de mes rêves qu'il en était irréel. Je voulais oublier mes complexes, avoir confiance en moi. Mais savoir le mal ne donnait pas pour autant la solution.
Sa confiance, son assurance m'apaisaient. Je ne me sentais bien qu'avec lui, j'oubliais mes craintes et mes appréhensions. Nous sortions souvent, dans les boîtes, au cinéma, dans des cocktails. Je lui avais fait découvrir le Club 31 et chez Aldo, il m'entraînait dans les réceptions qu'il fréquentait plus volontiers. Péniblement je me civilisais, je m'intégrais à cette société en marge qui devait être la mienne. Mais je ne parvenais pas à m'habituer à ses artifices, à ses manières, à son hypocrisie. Plus encore que partout ailleurs, je découvrais les manœuvre larvées, les compliments de circonstance, les épanchements affectueux qui cachaient des haines tenaces. C'était un ghetto. Et comme tous les mondes fermés, il était pourri par la jalousie, la convoitise, la mesquinerie.
Un soir, Jean Yves me rapportait les propos d'un patron de boîte. Il lui avait reproché de rester avec un type aussi quelconque et inintéressant que moi. Il riait.
- Les cons ! ...
Je cachais la blessure que sa franchise rouvrait dans mon pessimisme.
Je voyais de plus en plus de manœuvres de la part des envieux, qui cherchaient à s'immiscer entre nous. Je rechignais à fréquenter nos connaissances. Je n'étais bien qu'à la maison dans ses bras. Tous les prétextes étaient bons pour annuler une invitation.
Il m'était égal qu'en mon absence ces murs assistent à des ébats que j'ignorais. Je n'étais pas jaloux. Mais j'avais peur de le perdre. Je nous installais dans une petite vie pépère, je faisais les courses, préparais le repas avant d'aller le chercher. J'essayais de faire que tout lui soit facile, agréable. J'achetais des bouquets de fleurs. Je ne voyais pas la médiocrité s'insinuer dans notre idylle.
Les semaines et les mois passaient. Ma passion augmentait en même temps que mon dégoût pour le milieu homosexuel. Jean Yves était toujours aussi généreux, tendre, prévenant, mais je sentais bien que tout n'était pas parfait entre nous.
Si, au lit, la même fougue qu'au premier jour nous laissait épuisés et heureux, il se détachait lentement de moi. Lorsque je partais, il oubliait de me demander quand mon service me libérerait de nouveau. A plusieurs reprises, il était allé seul à une soirée où j'avais refusé de le suivre. Il n'y aurait eu là rien que de très normal, si elles avaient présenté un quelconque intérêt.
Je prenais conscience de la médiocrité de notre vie quotidienne. Et après l'enthousiasme qui m'avait submergé, je ne pouvais la supporter. Tout sauf le quelconque.
Un soir, nous nous étions donnés rendez-vous au Club 31, où il devait me rejoindre après une réunion de travail. Le temps passait, je restais seul. Le patron ne put s'empêcher de me lancer quelques piques subtiles...
- Alors chéri, tu manges du lapin, ce soir ?
Jacky me faisait signe de laisser tomber, mais les battements de mon cœur gênaient de plus en plus ma respiration. N'en pouvant plus, je rentrais chez nous. Peut-être nous étions-nous mal compris, et m'attendait-il là-bas. Le vide de l'appartement, son silence, me furent insupportables. Je tournais en rond, incapable de lire, d'écouter de la musique. Brusquement, la décision évidente s'imposait à moi. Je réunissais mes affaires, et je griffonnais un mot.
"Jean Yves. Un jour tu as dit que tu étais incapable de dire à quelqu'un que c'était fini. Je ne sais pas pourquoi ce soir tu n'es pas venu. Mais je ne suis pas du genre, tu le sais, à supporter la pitié. C'est autre chose que je veux. Je suis plein de notre bonheur. Je n'attendrai pas ton indifférence. Je pars.
En sortant, je laisserai les clefs dans la boîte aux lettres.
Adieu. Baisers. Boby."
Je n'attendais pas qu'il se précipite derrière moi. Tout était fini. Bien fini. Cinq mois de bonheur partis en fumée... Et ce dernier échec était le coup de grâce porté à mes dernières illusions. Fini. A vingt-cinq ans, j'étais un type fini.
L'amour simple, pur, innocent, m'avait été interdit dès ma naissance. Mon lot était l'hypocrisie, la honte, la bassesse et la vulgarité. Ce n'était là la faute de personne. Même dans ce monde de marginaux, j'avais vu des couples heureux, des séducteurs entourés et adulés. Moi, j'étais marqué. Je ne semais que le malheur, le chagrin, la misère affective. J'étais maudit. Pourquoi lutter ? Tout laisser tomber, se laisser aller dans la déchéance, dans la facilité. Me détruire à petit feu, mieux que par le suicide.
Comme après la rupture avec Josiane, je recommençais à hanter les lieux les plus minables, les plus sordides. Là où je risquais le moins de rencontrer des connaissances ou même Jean Yves.