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Comment pouvoir faire comprendre à des jeunes d'aujourd'hui ce que fut ma vie pendant les trois premières années dans la capitale ? Nous vivons maintenant dans le monde des médias et de la communication. L'adolescent le plus introverti est assailli d'informations, de titres de journaux, de flash télé sur tous les sujets de société imaginables. Le thème de l'homosexualité n'est pas ignoré... D'accord, une profonde souffrance isole toujours, et le jeune homosexuel en 2007 peut encore se sentir bien seul au monde. Mais dans ces années 60, une chape de plomb étouffait toutes les déviances. Le non dit était la loi, le silence la religion des exclus.
Il était inconcevable que mon entourage professionnel puisse soupçonner le moins du monde mes déviances. Dès le départ j'ai construit deux mondes parallèles, totalement étanches. D'un côté les études et ma vie sociale et professionnelle, de l'autre ma vie souterraine et honteuse.
La vie normale, je l'ai construite comme tout un chacun, du mieux que j'ai pu, avec mes limites et mes qualités. L'assouvissement de mes pulsions se faisait dans l'ombre et dans la honte, dans le silence et l'obscurité. Le silence. C'est ce qui me semble le plus ressortir de ces rencontres furtives. Un minimum de mots échangés, un assouvissement impulsif, parfois violent, une fuite honteuse. Personne ne m'a tenu la main. Personne ne m'a retenu un court instant supplémentaire après le plaisir. Aussi invraisemblable que ceci puisse paraître, pendant trois ans je n'ai connu que les lieux de drague visibles et publics, ignorant totalement le monde secret mais bel et bien vivant de ce que certains appellent le " ghetto "...
L'image qui me vient à l'esprit pour illustrer le vécu de ces trois années est le piège à guêpes. L'entrée est facile et les parfums attirants. Mais une fois qu'elle a pénétré, l'abeille se bute aux parois sans trouver la sortie. De temps en temps elle tombe dans le liquide mielleux et s'enivre de parfums et de plaisirs, puis essaye vainement de s'échapper en butant toujours sur les parois avant de retomber dans le stupre. Je ne parvenais à m'échapper de ce piège que pour retourner en banlieue assurer mes obligations professionnelles. Dès que j'étais de nouveau libre je me précipitais de nouveau dans le piège. Aucun compagnon d'infortune ne m'a emmené voir ailleurs si l'herbe était plus tendre. Il faut dire aussi que les cinq années d'internat ne m'avaient pas du tout préparé à une vie sociale et citadine !
Trois ans après mon arrivée dans la capitale, je rejoignais un poste d'éducateur stagiaire dans la toute proche banlieue. Pour ainsi dire Paris. Je pouvais être tous les soirs ou presque dans le centre. Avec un collègue, nous traversions un soir le 14ème en voiture . Incidemment, il m'indiqua une devanture toute noire, chichement éclairée par un néon.
- Tu vois là, c'est une boîte de pédés.
Je ne sais pas ce que je répondis. Je crois me souvenir que je restais impassible. Pourtant, lorsque Christophe Colomb entendit la vigie crier "Terre !", il ne dut pas avoir un choc plus violent. Le lendemain même, seul, je parcourais la rue en tous sens. Trois, quatre fois, j'allais jusqu'à la porte hermétiquement close. "Club privé". A chaque fois la petite plaque de cuivre m'arrêtait. Je m'éloignais... Finalement, je réussissais à sonner, le coeur battant. Un judas s'entrouvrit. Après un long examen j'entendis le portier appeler le patron. Nouvel examen. La porte s'ouvrait enfin.
Trois ans ! Il y avait trois ans que je venais régulièrement à Paris, et je n'avais même pas soupçonné l'existence de ces clubs privés ! J'eus de la chance pour ce premier contact. C'était une toute petite boîte, on entrait dans une minuscule pièce entièrement occupée par le bar et trois petites tables. Au sous-sol, une cave voûtée, guère plus spacieuse, recevait les danseurs apparemment peu gênés par l'exiguïté du lieu.
Je découvrais à partir de ce soir là tout un monde secret que j'ignorais : les boîtes, les clubs, les bars, les restaurants, les cinémas, les saunas, les promenades nocturnes, dont je ne connaissais jusque là que les épiphénomènes. Je découvrais tout l'univers fermé et stéréotypé de la jaquette parisienne, accessible aux seuls initiés. Je fus loin de m'enthousiasmer, mais enfin, je ne me cognais plus sur les parois du piège. Oh, il existait toujours, mais maintenant il avait la taille de la capitale !
Il me fallut attendre Mai 68, pour prendre conscience des différences, pour faire la part du politique, du social, du philosophique et du sexuel dans ma révolte bouillonnante. Je devais passer à côté de l'immense libération sexuelle d'alors, côtoyer sans les voir le Comité d'Action Pédérastique et les homosexuels en lutte. Mais je découvrais que je n'étais pas le seul à avoir une conception anti-phallocratique, antiraciste, pacifiste, etc. de la vie, et que je pouvais clamer bien haut ma foi en l'Homme. De là à penser que mes goûts homophiles étaient légitimes, il n'y avait qu'un pas que je franchis très lentement.
" LA VIE PARISIENNE "
L'hiver était clément. Il est rare dans notre sud-ouest que le froid agresse violemment en dehors de février. Cependant ce mois de janvier 1966 nous favorisait particulièrement. En dehors de quelques pluies bien naturelles et discrètes, le soleil était au rendez-vous, et certains jours on aurait pu se croire au printemps. Lorsque je n'étais pas de service au Lycée, j'aimais me promener seul à mobylette, en ville ou dans la campagne. Les cours en fac de Pau ne m'absorbaient guère. Je faisais acte de présence pour avoir droit au statut étudiant. Mais j'attendais. J'avais fui le domicile parental pour me réfugier chez ma soeur aînée qui habitait près du lycée où j'avais obtenu ce poste de pion. J'avais par ailleurs sollicité plusieurs postes dans la Région Parisienne. J'espérais.
Je revenais de faire quelques courses. Je me sentais bien, de bonne humeur. La veille au soir j'avais animé un groupe de danses folkloriques, mis en place depuis quelques temps avec les internes de première et de terminale. Cet emploi de maître d'internat m'amusait bien. Les gars et les filles étaient sympa, et guère plus jeunes que moi. En leur proposant des loisirs en dehors de mon service, j'avais acquis leur sympathie. Et puis il faisait beau. En bras de chemises, je n'avais qu'un pull jeté sur les épaules. Si cette situation provisoire devait se prolonger, je ne serais quand même pas trop malheureux. J'entrais dans la maison. Ma soeur et mon beau-frère étaient au travail. La femme de ménage avait dû partir. J'étais seul. Et... le télégramme tant attendu était là, posé sur la table. Je l'ouvrais fiévreusement.
URGENT - VOUS PRESENTER LUNDI 17 - LYCEE JULES FERRY
C. - ACADEMIE D'AMIENS
Lorsque sur les conseils de l'Inspection Académique j'avais sollicité un poste de maître d'internat dans les départements déficitaires, j'avais rêvé d'un poste aux frontières de la Capitale. Déçu, je cherchais quand même une carte routière. Le Nord, la Somme, non l'Oise est plus bas. Voila. Beauvais ; Ah ! C. ! Mais ce n'est qu'à, quarante, vingt, soixante kilomètres de Paris ! Je bondissais de joie. Ce n'était pas si mal que ça ! Qu'est-ce que soixante kilomètres ? Une heure et demie de train, au plus, moins d'une heure de trajet dès que j'aurai pu me payer une voiture.
J'allais enfin pouvoir réaliser mes rêves, faire les études que je souhaitais, aller au cinéma le plus souvent possible, voir les dernières nouveautés, sans doute rencontrer des gens intéressants, et pourquoi pas des célébrités. Vivre dans le Paris que je ne connaissais que pour l'avoir visité rapidement deux ou trois fois, entre deux trains.
Par manque de temps, lors de ce voyage je traversais toute la ville sous terre, d'un coup de métro. Bah, ce n'était que partie remise.
Dans le train qui me conduisait à C., je grelottais. Le temps me faisait un bien triste accueil. Et que le voyage était long ! Plus d'une heure déjà. Je ne quittais pas des yeux le paysage qui, très vite, devrait me devenir familier. Ah, je comptais bien descendre le plus souvent possible. J'espérais bien pouvoir m'inscrire à une fac de Paris.
Grands dieux que c'était laid ! Les usines succédaient aux immeubles gris, de ciment brut, ou aux petits pavillons sagement alignés, sans fantaisie ni gaieté. La banlieue semblait ne pas vouloir finir. La neige prolongeait anormalement le voyage, et je fut presque surpris par l'arrêt à C.. La petite gare était déserte. Deux ou trois voyageurs seulement descendaient en même temps que moi. Je demandais au contrôleur mon chemin, et le col relevé, ma grosse valise à bout de bras, je partis à la rencontre de mon nouveau domaine.
Le Lycée Jules Ferry était un petit établissement de province. On me conduisit au bureau du Surveillant Général. Je dus attendre que celui-ci termine une conversation téléphonique avec des parents. Tout de suite, je fus surpris par la connaissance qu'il semblait avoir de ses élèves. Sans document sous les yeux, il citait des notes, des moyennes, des appréciations de professeurs. Admiratif, je l'observais attentivement. Un surgé qui connaissait son métier, qui plus est semblait aimer les élèves ! Jusque là je n'en avais jamais rencontré.
Dans notre conversation, tous les éléments confirmaient cette première impression. J'appris à connaître celui que les élèves appelaient "Monsieur" et les autres surveillants "le Maître". Tous lui témoignaient une admiration et un respect inconditionnels.
Le Maître sut exploiter toutes les possibilités que j'avais en moi, me faire prendre en charge les activités périscolaires et de loisir des internes. On était loin de l'ambiance hyper studieuse de mes propres études, où l'on quittait les cours pour le repas, le repas pour l'étude, l'étude pour le dortoir... Tout au long de la semaine, la maison bourdonnait de vie.
Malgré ces nombreuses activités, grâce aux horaires avantageux des surveillants, j'avais beaucoup de temps libre, et je pus exaucer une partie de mes rêves. Sans grande difficulté, j'avais pu m'inscrire à la fac de Censier en propédeutique lettres. Lorsque je descendais à Paris, j'en profitais pour me remplir les yeux et le coeur de la capitale. J'aimais le gigantisme de cette ville, ses facettes multiples, ses contradictions. J'aimais m'y promener à pied. Si sa population frénétique me faisait un peu peur, j'adorais par contre ses vieilles pierres, et je passais de longues heures à découvrir, à connaître les monuments célèbres, les musées, les petites rues misérables, les halles, les puces, les places adorables. J'aimais marcher au hasard jusqu'à ce que je débouche sur un boulevard ou une place connue.
J'étais monté à Paris avant tout pour être dans les meilleures conditions de réussir l'entrée à l'IDHEC. Je voulais être metteur en scène. Je rêvais de réaliser des films pour enfants et des films parlant des enfants et des adolescents.
Dans ce but, outre les cours d'histoire de l'art et de la littérature suivis à la fac, je ne manquais pas une occasion d'aller au cinéma. J'attendais des premiers le raffinement manquant à ma formation technique. Avec les salles obscures parisiennes j'essayais de rattraper le handicap d'un petit provincial qui venait de passer cinq ans en internat.
Lorsque je pouvais m'échapper de la vie banlieusarde, je me gavais de pellicule, voyant jusqu'à trois nouveaux films d'affilée, ou passant l'après-midi à la cinémathèque du Trocadéro ou de la rue d'Ulm, ne prenant entre deux séances que le temps de noter sur une fiche quelques points de repère, pour pouvoir par la suite classer les remarques et les réflexions que l'oeuvre m'inspirait. Et pour ne pas trop mélanger les scénarii.
Mon service me permettait de descendre à Paris deux ou trois fois par semaine, j'y passais la journée, ne mangeant qu'un hot dog et un cornet de frites lorsque j'étais trop loin du restaurant universitaire ou lorsqu'il était fermé. Tout mon argent était consacré à la magie du grand écran. N'ayant pas les moyens de prendre une chambre d'hôtel ou de louer un pied à terre, je rentrais par le dernier train au lycée. Je quittais à regrets le clinquant de la ville pour la tristesse de ma petite chambre de pion. Pour éviter des allers et retours inutiles, il m'arrivait de dormir dans la salle d'attente de la gare du Nord.
J'étais heureux, ivre d'une liberté jusqu'alors ignorée, rempli de rêves et d'optimisme. Seuls les cours de faculté me laissaient mal à l'aise. J'étais arrivé en cours d'année, alors que la vie étudiante avait pris son ronron de croisière. Je ne suivais que les cours qui m'intéressaient, évitant les travaux pratiques inutiles à mes yeux selon mes projets. Les groupes d'affinités étaient formés. Lorsque je m'asseyais dans l'immense amphithéâtre je me retrouvais seul en bout de banc, tendu par l'attention. Ma scolarité rigoureusement encadrée ne m'avait pas préparé aux méthodes et au rythme des cours de fac. Je ne connaissais guère mieux le restau U où, en cinq minutes, je mangeais seul ou en face d'un compagnon à qui je n'adressais pas deux paroles.
Ainsi, par un concours de circonstances, par un mécanisme que je ne contrôlais pas et que je n'essayais pas de contrer, je me retrouvais seul, sans relation, pour les repas, sur les bancs de la fac, pendant mes longues promenades solitaires.
Sur le plan professionnel, la passion que le Maître mettait à aider ses élèves, s'infiltra en moi. Je compris que le combat quotidien pour faire de ces enfants issus de milieux plus ou moins défavorisés des hommes libres et responsables méritait un don complet de soi, et que j'avais envie de l'entreprendre.
J'animais avec le même plaisir et le même amusement que lorsque j'étais un élève parmi les autres élèves toutes ces activités de loisirs, photo, cinéma, bricolage. Je compris que ce n'étaient pas des jeux, mais des moyens d'épanouissement et de prise de conscience de leurs propres possibilités pour des garçons et des filles qui ne pouvaient exprimer dans leurs études la totalité de leur personnalité. Je compris que ce que j'avais fait en dilettante nécessitait méthode et compétence.
Je compris que ma propre vie trouverait son plein épanouissement dans une profession éducative.
Cette découverte devait avoir deux conséquences essentielles pour moi.
D'abord je prenais conscience de mon état d'adulte en devenant éducateur, au sens large du terme. Et donc je mesurais la barrière qui existait entre les jeunes et moi. Mes relations avec eux devaient en être profondément transformées.
Sur le plan éducatif, il en découlait un refus de la facilité, une recherche de la qualité, un besoin d'enrichissement personnel. Pour apporter davantage. Lorsque j'animais un ciné-club au début de l'année, je feuilletais les critiques du film, la veille au soir je traçais les grandes lignes des thèmes de réflexion avec quelques gars et filles volontaires. Je comptais sur mes connaissances générales, sur mon amour du septième art et sur mes facilités d'élocution pour faire le reste. A partir de ce jour là, je consacrais de longues heures à travailler, à lire des livres et des revues de cinéma se rapportant à l'oeuvre et à son auteur. J'abandonnais l'amateurisme. Il en fut de même pour chacune des activités que je prenais en charge. Ceci avait un effet secondaire : les heures que je passais au lycée se multipliaient.
La seconde conséquence, fortement liée à la première, fut que j'abandonnais presque complètement mes études pour me consacrer à mon "métier". Au fil de l'année, mes apparitions à Censier se firent de plus en plus rares.
Ma passion pour le cinéma n'était pas diminuée, au contraire. Je poursuivais mes études personnelles, dévorant livres et revues. Je restais un fanatique des salles obscures. Je ne descendais à Paris qu'une ou deux fois par semaine, le dimanche et un autre jour. Mais c'était pour aller de salle de projection en salle de projection.
Au Lycée, je côtoyais journellement de jeunes femmes, dont certaines étaient jolies, agréables et sympathiques. Mais l'idée qu'une liaison plus intime puisse me rapprocher de l'une d'elles ne me venait même pas. Je n'étais pas fait pour être aimé d'une femme. Je ne cherchais pas leur sourire, je redoutais de rencontrer des regards moqueurs. J'étais sérieux, rigide, sans doute rébarbatif. Une collègue me fit des avances non déguisées. La malheureuse ne m'attrayait en rien, me faisait même fuir par un excès de sensualité. Une prof, très jolie, me fit également du gringue. Lors d'un repas, son pied nu remontait sur ma jambe. Son mari était assis à côté d'elle. C'était un collègue pion que j'aimais beaucoup. J'en concluais que je ne savais faire naître que des désirs physiques hors norme qui me faisaient peur.
Les seuls hommes que je fréquentais régulièrement étaient mes collègues et les profs. Si nos rapports étaient cordiaux, je ne me sentais attiré physiquement par aucun d'eux. Un jeune pion, arrivé en cours d'année, retint un moment mon attention. Il était très beau, trop beau même, gracile, timide, rougissant. Nous avons sympathisé, mais je sentis très vite que j'aurais fait fausse route en cherchant à en faire mon ami. Il était continuellement entouré par les gamines des grandes classes qui le charriaient gentiment, et toujours rougissant, il ne semblait pas mécontent d'avoir une petite cour d'adolescentes espiègles et provocantes.
Aucun espoir de rencontrer mon ami parmi les adultes que je fréquentais. Pas question de regarder du côté des élèves. Pas d'ami à la fac. Pas une connaissance à Paris. De plus en plus sauvage et intimidé par les femmes. Tous mes rêves d'amitié et d'amour, lorsque je quittais ma Gascogne natale, étaient tombés en poussière. Rien. Absolument rien. Et j'avais soif de tendresse.
... ... ...
Le seul espoir restait Paris.
Ce Paris immense, redoutable et captivant, que je parcourais en tous sens, sur terre et sous terre, seul là aussi. Depuis, j'ai eu l'occasion de lire des récits, d'entendre parler de rencontres fortuites qui devenaient de beaux romans d'amour, dans les rues, le long des quais, aux terrasses des cafés, dans le métro. Moi, je ne rencontrais personne. Personne ne m'adressait la parole. Pour quelles raisons ?
Mon manque de chance habituel, et qui ne m'a jamais quitté ?
Mon physique trop imposant, intimidant, qui rebutait les plus dragueurs, les plus effrontés ?
Ma défiance instinctive, celle d'un gars écorché, endolori par les sarcasmes et le rejet d'une société méprisante ?
Mon inconscience naturelle, de rêveur et de poète, qui m'empêchait de voir plus loin que le bout de mon nez, qui me faisait passer à un mètre d'un sourire enjôleur sans le voir ?
Mon absence de réalisme, qui m'a toujours - et encore maintenant - fait prendre les vessies pour des lanternes, les regards étonnés pour des manifestations de haine, les sourires complaisants pour des déclarations d'amour ?
Le tout sans doute, qui bien souvent me fait douter de mes facultés intellectuelles, qui toujours me fait douter de moi.
Les faits étaient là : après quelques semaines passées dans la région parisienne, j'étais toujours seul, horriblement seul. Et donc de plus en plus replié sur moi-même. Transformant mon besoin d'aimer en énergie pour mes activités professionnelles et militantes. Et donc avec de moins en moins de chances de rencontrer l'ami désiré.
Par certains côtés, mon inconscience ressemblait même à de l'aveuglement. La gare du Nord était mon centre de transit. Deux, parfois trois fois par semaine, j'y passais à l'allée et au retour.
Au sous-sol, à l'entrée du métro, se trouvaient de spacieuses toilettes publiques, très fréquentées. Elles étaient entretenues et surveillées par une dame pipi, j'ai avais conclu que, contrairement à ce que j'avais découvert à la Ville Nouvelle et en quelques autres lieux, il ne pouvait rien s'y passer, et je ne m'y attardais pas. Je les ai utilisées régulièrement sans me rendre compte de quoi que ce soit.
Il fallut qu'un jour je reste devant l'édifice à consulter le plan de Paris, hésitant sur la direction à prendre, pour remarquer enfin un homme qui, trois fois de suite, entra et sortit des urinoirs. Je sais, je sais, pas fufute le bonhomme. Ce n'est pas nouveau, et il faut croire que ça dure.