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Interne pendant cinq ans, enfermé toute l’année, hors les vacances longues, mon ardeur aurait dû être quelque peu rafraîchie... Une discipline rigoureuse ne permettait aucun écart, et les dortoirs de 90 lits ne se prêtaient guère à des jeux intimes. Et pourtant !
Ma libido ne me permettait pas de longues périodes d’abstinence, et je sus trouver des solutions... Quand je quittais l’internat, mes cousins plus âgés se chargeaient de me déniaiser... Je connus donc, comme tous les adolescents, mes premières aventures féminines significatives...
Mais ici, je ne vois pas l’intérêt de m’attarder sur ce que tous les garçons ont connu et connaîtront toujours. Je ne parlerai donc que des longs mois d’enfermement qui ont, sans aucun doute, construit ma personnalité.
J'avais été reçu au concours d'entrée en quatrième technique dans un établissement préparant les Arts et Métiers, en même temps que je réussissais plutôt brillamment le BEPC. L'espoir d'une grande carrière s'ouvrait devant moi, et mes parents me poussèrent vers l'internat, malgré le bond en arrière de deux classes qui en découlait. Aussi, je me retrouvais avec des compagnons de classe et de dortoir de un, parfois deux ans plus jeunes que moi. Nous allions passer cinq années ensembles. Un uniforme de drap bleu, boutons et galons dorés, casquette d'aviateur, devaient aplanir les différences et fondre les originalités, justifier un régime paramilitaire.
Cinq années durant j'ai souffert dans ma chair et dans mon âme. Ma crédulité, mon amour de la vie, ma candeur romantique, ma gentillesse bonhomme, furent foulés aux pieds. Cinq années, les plus belles d'une vie, de quinze à vint ans, passées dans un bahut, enfermé, sujet aux sarcasmes et à l'incompréhension, peut-être à la jalousie de mes condisciples et des responsables. Cinq années que j'ai rayées d'un trait de plume.
Le soir de mon succès au baccalauréat, je rentrais rapidement à la maison, et je m'enfermais dans ma chambre. Pendant plusieurs heures, consciencieusement, je rassemblais tout ce qui portait trace de cette école. Consciencieusement, je déchirais et détruisais tout ce que j'avais réuni. Rien n'échappa à ma rage destructrice, ni photos, ni livres, ni cahiers. Ce qui avait représenté des heures, des mois, des années de travail, ce dont j'aurais pu à juste titre être fier, rejoignait dans la poubelle les instruments de dessin, la cravate, l'uniforme. Rien. Il ne devait rien rester. Et j'ai réussi au-delà de ce que j'espérais. Aujourd'hui, je suis incapable de faire une description, même sommaire, des locaux et de la bâtisse. Lorsque j'essaye d'y réfléchir, je ne vois qu'un trou noir, un grand trou de cinq années.
Des professeurs, des compagnons que j'ai côtoyés pendant tout ce temps, je ne puis retrouver un seul nom. Si, un seul : JRC. Mon amant, mon ami. Le seul trait de lumière dans ces ténèbres. Les seuls souvenirs que je n'ai pu effacer, qui soient restés vifs ; L'histoire d'un amour. Son prénom était trop long à dire. Aucun quolibet ni surnom n'avaient prise sur lui. Il fut "C" pour tout le monde, même pour moi. Ce nom était comme une caresse. Il n'avait que treize ans.
Comment réussir à le décrire à ce moment là ? Tous les mots me semblent trop faibles, trop ordinaires, trop galvaudés. Plutôt petit, mais beau, splendide, merveilleux, magnifique, adorable, élégant, élancé, athlétique, merveilleusement musclé, jeune dieu,... ? Il était plus que cela : un préadolescent épanoui, gracieux. La coupe réglementaire des cheveux ne parvenait pas à cacher les ondulations régulières de ses boucles châtaines, et accentuait son profil grec. Une frange rebelle retombait toujours sur son front haut et limpide. Le décollement de ses oreilles, accentué par la coiffure, lui donnait un petit air d'enfant sage et studieux, soulignait la sensation de pureté qui émanait de lui. Il pouvait tout demander à son corps harmonieux et solide. A la fois puissant et souple, vif et précis, alerte et réfléchi, il allait exceller dans les jeux d'équipe, à la pelote basque comme au rugby, où il fut un remarquable demi de mêlée.
Benjamin de la classe, personne ne restait insensible à son charme, à sa grâce, à sa gaieté. Choyé par les professeurs qui le taquinaient affectueusement sur sa jeunesse, il était adoré par nos camarades. Sa gentillesse et sa bonne humeur tuaient dans l'œuf toute velléité de jalousie.
Tout au long de notre scolarité il en fut ainsi, et au fil des années je vis éclore un magnifique adolescent, puis un jeune homme séduisant à qui rien ne résistait. Mon adoration n'était pas exempte de quelque amertume. Je ressentais comme une profonde injustice que la nature puisse donner à certains toutes les chances, toutes les grâces, toutes les facilités, alors que je me voyais obligé de me battre journellement pour faire oublier ma trop grande taille, mon excès pondéral, mon physique rébarbatif, ma maladresse au jeu, mon manque d'à propos. J'en voulais à Dame Nature de lui ouvrir toutes grandes les portes sur son chemin, alors que je devais continuellement me battre et les ouvrir de force, provoquant l'animosité des geôliers.
Tout au long de ces cinq années, mon adoration ne faiblit pas. Tout à lui, à sa complète disposition, je recevais comme miraculeuse l'affection qu'il me témoignait, et n'osais m'interroger sur ce qui le retenait auprès de moi. Il m'aimait bien... Cela me suffisait.
Très tôt, il exista autre chose que de l'amitié entre nous. Notre vie scolaire et d'interne se poursuivait normalement, mais chaque fois que cela était possible nous nous isolions dans quelque recoin. Il faisait preuve d'une imagination sans borne, et nous connûmes les nids d'amour les plus invraisemblables.
Pendant longtemps il n'attendait de moi que, par mes caresses et ma bouche, je le conduise au faîte du plaisir, sans que l'idée lui vienne de me rendre la moindre caresse. Il acceptait mes baisers et la jouissance que je lui donnais comme une chose naturelle et suffisante. J'acceptais d'être ainsi utilisé, homme objet, sans le moindre geste de révolte, trop heureux qu'il compte sur moi pour ces plaisirs intimes. Il grandit. Et à une rentrée, c'était un jeune adolescent qui s'asseyait auprès de moi. Physiquement il avait peu changé, mais un je ne sais quoi dans ses attitudes traduisait l'éclosion récente de la puberté.
Ses exigences en devinrent plus précises et plus grandes. Les salles de classe désertes et autres recoins d'escalier ne pouvaient plus suffire à nos ébats. J'étais un passionné de photo. Le laboratoire sut nous accueillir dans son intimité pour cacher notre bonheur. Une vieille couverture, rangée dans l'armoire, était étendue sur le sol dès que nous étions seuls. Là, à la lumière parcimonieuse de la lampe rouge -des photos impressionnées étant prêtes à être jetées dans les bains pour justifier notre hésitation à ouvrir la porte en cas d'appel-, nous nous enlacions, nus et bouleversés par les battements de nos cœurs.
Comment avons-nous pu passer toutes ces années sans éveiller le moindre soupçon ? La franchise, la spontanéité et la pureté de C. y furent certainement pour beaucoup. Ma grande taille et mon apparence déjà très virile ne pouvaient nous protéger, puisque -je n'ai jamais su pourquoi-, dès la seconde j'avais été la victime des sarcasmes et des quolibets de mes compagnons. Est-ce ma trop grande passivité, ma bonhomie proche de la faiblesse, mon horreur des confrontations physiques, qui me confrontèrent de plus en plus âprement aux sévices et aux humiliations des autres internes ? Pourtant ils ne semblaient rien soupçonner entre mon ami et moi. Fût-ce face à cette amitié privilégiée seulement de la jalousie que je vécus comme une haine implacable ?
Pourtant rien, jusqu'à cette dernière année fatidique de notre scolarité, ne vint interrompre nos rendez-vous secrets et nos amours passionnées.