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En préambule, une affirmation catégorique : le moindre des mots écrit sur ce Blog sera irrémédiablement authentique. Que ce soit à mon avantage, ou le plus souvent, en ma défaveur. Ce n'est pas un roman, c’est ma vie toute crue que je veux livrer à d’éventuelles critiques.
Je commencerai par l’évênement qui a bouleversé ma vie. Brutal. Inattendu. Destructeur. Pour comprendre ce texte rédigé à chaud, dans les premiers jours de mon incarcération, je dois présenter le contexte. J’ai alors 35 ans, marié, 3 enfants. Socialement hyper actif, très militant, très engagé, apprécié de beaucoup de mes concitoyens. Un métier choisi comme un sacerdoce (éducateur de jeunes en difficultés). Une femme aimante, attentive, qui sait tout de moi et veille à m’accompagner sur le chemin que nous avons choisi. Nous n’en occultons pas les difficultés. Je suis heureux en ménage.
Cette façade a un revers : je suis homosexuel, depuis toujours. Je revendique le droit de vivre ma différence dans l’indifférence. Je veux tout, comme " les autres ". Un foyer, une femme brillante et aimante, des enfants parfaits, un métier social valorisant, des responsabilités sociales et politiques, et ... ma part d’ombre. Il est hors de question pour moi de remettre en cause un quelconque aspect de ma vie sociale. Alors les aventures se résument à de brèves rencontres dans les lieux de drague du coin, pissotières et forêts domaniales... De plus en plus brèves, de plus en plus sordides. Souffrance. Impasse. Je sens que je me perds, je ne veux pas penser, je ne veux pas voir...
" LA CHUTE "
- "Allez, montez." La voix est calme, presque douce. A y regarder de plus près, il y a même un soupçon de pitié dans le ton. Les flics seraient-ils ennuyés que l'affaire prenne de telles proportions ? J'avais cru comprendre, au début, qu'ils ne croyaient pas à l'incarcération. Et puis, comme ils l'ont dit eux-mêmes, c'est presque quelqu'un "de la maison" qu'ils conduisent derrière les barreaux. Ces messieurs de la brigade des mineurs ne doivent pas avoir tous les jours l'occasion d'arrêter et d'incarcérer un fonctionnaire du Ministère de la Justice, l'un de ces éducateurs avec qui ils travaillent tous les jours.
- "Montez !" Je glisse ma grande carcasse à l'arrière de la petite 204 administrative. La porte claque derrière moi. Pas de menottes. Je leur en sais gré ; bien sûr, par prudence, la sécurité enfant est mise, mais mes mains sont libres. Les trois policiers montent aux autres places. Quatre hommes vont faire un petit tour en voiture. Le petit mignon s'installe auprès de moi, toujours figé, sans un sourire, sans un regard, sans un mot. Je l'observe discrètement. Tiens, je n'avais pas remarqué que son profil était affadi par un léger double menton, disgracieux. Tout de même, ses traits fins et réguliers, ses sourcils bien dessinés, ses yeux sombres et sa peau mate en font un beau gosse. Son corps athlétique, moulé dans un pantalon de velours, galbé là où il faut, et dans un blouson de peau tout aussi avantageux, est celui d'un mignon minet que pas mal d'homos honoreraient avec joie. Si, comme je le pense, il joue le rôle du "lapin" lors des traquenards policiers anti-pédés, cela doit faire mal !
A l'avant, l'OPJ Divisionnaire s'est assis à côté du chauffeur, légèrement tourné vers moi. Les premiers mètres se font en silence. Mais très vite je parle. Pourquoi ? Je sais bien maintenant que peu de choses peuvent passer entre nous. Nous ne parlons pas le même langage. Mais mon orgueil, mon sempiternel besoin de convaincre, qui ont été pour une grande part dans ce qui m'arrive aujourd'hui, me poussent encore vers la confrontation verbale.
- Vous devez avoir le sentiment d'avoir bien fait votre travail. Je voudrais sincèrement le croire avec vous. Malheureusement je suis convaincu du contraire. Vous prétendez vouloir protéger les mineurs, et sous prétexte de défendre des jeunes, qui n'avaient rien demandé, contre des méchants, dont ils n'avaient pas peur, vous envoyez en l'air trois enfants, qui eux n'ont rien fait. Les miens. Et quand je dis envoyés en l'air, j'espère de tout cœur que ce ne sera pas au sens propre...
- Attention, vous semblez vouloir nous faire porter le chapeau de votre incarcération, nous n'y sommes pour rien. Nous ne sommes que des fonctionnaires. Nous nous contentons de réunir les renseignements et les informations. C'est eux qui prennent les décisions.
- Je fais la part des responsabilités à ce niveau. C'est vous qui signalez ou non un incident. Ce que je pense, c'est que vous n'acceptiez pas qu'un éducateur se compromette dans l'homosexualité, vous vouliez me coincer, et vous avez fait le nécessaire pour. En faisant parler les jeunes. En ramassant tous les mineurs repérés sur le lieu de drague et en leur montrant ma photo...
- Mais pas du tout. Mais pas du tout. Mettez-vous à notre place ! Quand vous entendez un jeune parler et dire ainsi...
- Non, non. Excusez-moi, mais je n'arrive pas à le croire. Maintenant c'est réglé pour moi, n'est-ce pas ? Je n'ai plus à chercher à me défendre. On discute. Je vous dis que je ne peux croire que le gamin s'est assis, comme ça, et a parlé, parlé. Je ne peux le croire !
... ... ...
... ... ...
Pendant quelques instants, un silence s'installe. La voiture quitte l'autoroute, et entre dans Fleury Mérogis. Je regarde le paysage familier défiler avec indifférence, fatalisme. Je poursuis :
- Ce qui me fait mal, c'est que si nous nous étions rencontrés autrement, dans le cadre professionnel, vous ignorant ce que j'étais, nous nous serions probablement bien entendus. Mais vous saviez, et dès le départ vous aviez un parti pris, une forme de racisme envers l'homosexualité. Il fallait me coincer.
- C'est faux, vous aviez ça en tête, et nos relations ont été faussées. Je vous assure que c'est faux. Je suis un baiseur, et si l'occasion se présentait, je vous affirme que je ne repousserais pas l'idée de baiser un mec ; avec une préférence pour les femmes, c'est sûr, mais je n'ai rien contre.
Le mignon, entre ses dents :
- Oui, mais avec des majeurs !
- Alors pourquoi faire cette guerre, cette chasse forcenée dans les pissotières ?
- Justement parce qu'on nous avait signalé la présence de mineurs ! Si c'était des majeurs que l'on voulait coincer, on ne traînerait pas à l'A., on passerait nos journées dans la forêt de S.! Là, on aurait de quoi faire, mais ça ne nous intéresse pas. Chacun prend son plaisir où il veut.
- Vous plaisantez ! Vous vous rendez compte du nombre de mineurs qui fréquentent ces endroits, par rapport au nombre de jeunes de la ville ? Ceux qui y viennent, savent ce qu'ils veulent et ce qu'ils font ! Et le nombre de mineurs par rapport au nombre d'habitués ? Allons, c'est ridicule !
La discussion cesse naturellement quand la voiture s'arrête devant la grille, qui s'efface aussitôt silencieusement. De nouveau quelques mètres, et nous stoppons devant l'accueil. Dans une sorte de kiosque panoramique, derrière un pupitre couvert de petites lumières et de boutons, quelques gardiens en blouses blanches parlent, rient, s'agitent. Vision futuriste qui pourrait être celle de l'entrée d'un hôpital, d'une morgue, d'un ministère, d'une banque centrale, comme celle d'une prison. Vision futuriste qui fait froid dans le dos.
... ... ...
Ce dialogue de sourd pendant le trajet. Comme toujours dans ce genre de discussion, qui nécessite vivacité d'esprit et répartie dont je suis dramatiquement dépourvu, je me suis senti désemparé, impuissant à démolir des arguments que je savais faux ou simplistes. Ce qui pour moi fait partie des évidences, de ma vie quotidienne, est le fondement même d'un mode de pensée et d'action, semble ignoré, nié, voire méprisé par mes interlocuteurs.
A la base, nos conceptions divergent, nous ne pouvons pas nous comprendre. Je n'arrive pas à cerner exactement où se situe le hiatus, d'où vient la cassure.
D'abord, cette satanée confusion entre homosexualité et pédérastie. On a réussi à me confondre avec les témoignages de deux mineurs, donc je cherche à violenter de jeunes et innocents enfants. Que ces rencontres soient fortuites, inhérentes aux conditions dans lesquelles se pratique la drague entre hommes, ne leur est pas venu à l'esprit. Que je sois attiré par des hommes jeunes, et non par des jeunes hommes, sans me complaire dans le maternage, dépasse leur entendement. Si j’avais eu une aventure avec une jeune fille de 16 ans, pas de problème ! Sa " majorité sexuelle " est à 15 ans. Elle sait donc ce qu’elle veut ! Mais un garçon du même âge ! Ah, non ! Il doit attendre sa majorité légale à 18 ans pour faire ce qu’il veut de son cul !
Mais dans l'immédiat, je pense surtout à la nature du délit qui m'est reproché. Les jeunes ne peuvent pas aimer. Ce sont de petits anges, qui n'ont le droit que de jouer au cerceau avec leur auréole ! Et le comble du comble dans l’horreur c'est ? Les "amours contre nature", bien sûr.
Comment, dans un contexte hyper virilisant, peut-on penser que c'est chose facile pour un adolescent de faire le pas, de faire le moindre geste vers un compagnon d'infortune ? Comment peut-on faire semblant de croire qu'un jeune traîne dans ces lieux "pervers" sans une difficile démarche où tour à tour l'on se déteste, l'on déteste les autres, où l'on se fuit, où l'on revient, où les "tant pis j'y vais" succèdent aux "c'est pas possible, pas moi !" ?
Comment ne pas comprendre qu'une intervention policière, véritable inquisition dans la vie du jeune, dramatisation brutale d'une situation par ailleurs très mal vécue, peut faire, à longue échéance, beaucoup plus de mal qu'une quelconque séance de touche-pipi ?
Comment ne pas comprendre que ce gars, surpris en train de draguer, obligé de dire comment il en est venu là, devant son père, présente son histoire sous le meilleur jour pour lui, en se plaçant naturellement en position de victime, en minimisant toute démarche volontaire de sa part, et en ne disant que ce qu'il veut bien dire, prêt à protéger le copain ou l'ami qu'il aime bien ? C'est naturel. C'est une démarche naturelle d'autodéfense et de survie.
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La grosse clef ouvre ma cage. D'un air las et indifférent, un type en blouse bleue m'ordonne de le suivre pour la photo. C'est parti. Pendant quelques heures, je ne serai plus un type, mais un colis que l'on ballottera d'un coin à l'autre, de la photo au greffe, du greffe à la fouille, de la fouille à la douche, de la douche à la radio, de la radio à... Mon cerveau déconnecte. Je ne suis plus un homme, mais un numéro. 76269. Plus tard, lorsque la porte de ma cellule se refermera sur moi, je pourrai redevenir moi-même, et penser de nouveau.
Je pensais alors ne rester dans ces murs que quelques jours, au pire une ou deux semaines... Je suis sorti neuf mois plus tard, en liberté conditionnelle après une condamnation à deux ans dont un avec sursis.
C’était avant 1981, avant Mitterand. Avant. Les jeunes de 2007 pourront-ils comprendre ?