>>Pour me contacter par mail<<
Pour ceux qui découvrent ce Blog...Mieux vaut suivre un ordre chronologique !
| Mai 2008 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | |||||||
| 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | ||||
| 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | ||||
| 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | ||||
| 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | |||||
|
||||||||||
Mes enfants, mes amis, ma famille, tous sont obsédés par l’idée de cette solitude qui me menace. Tous veulent venir à mon secours. Surtout ne pas me laisser seul semble être le mot d’ordre. On m’entoure, me coucoune, me dorlote. On veut me distraire à tout prix.
" Tu vois, tu n’es pas seul, nous sommes là... ". Je m’en fous.
J’ai participé à cette mascarade. Ici même, j’ai dit combien je redoutais de vivre sans elle, combien j’étais un animal maladivement social qui ne pourrait supporter la solitude. Combien j’avais peur de me retrouver face à moi-même. Le vertige de l’énorme trou sans fond. Je me gourais. Complètement.
Je n’avais pas compris. Je n’avais pas compris ce que c’était que d’aimer.
Ce n’est pas mathématique.
Ce n’est pas 1 + 1 = 2.
C’est plus simple. 1 + 1 = 1.
J’ai accompagné du mieux que je l’ai pu Monique dans son agonie. Mille fois j’ai souhaité, non, voulu, mourir avec elle. Mille fois j’ai culpabilisé de ne pas le faire. Je ne voyais que ses souffrances. Je souffrais pour elle, par elle. Je la regardais mourir. Je ne comprenais pas que j’étais en train de mourir avec elle.
Lorsque son dernier souffle a quitté sa poitrine, elle avait les yeux fermés. Je n’ai pas eu à les clore. Pendant le minimum de toilette pour attendre les
pompes funèbres le lendemain matin, je ne pensais pas. Les gestes étaient mécaniques. Je ne pouvais pas comprendre que je ne pourrais plus penser comme avant.
Tant que son corps a été là, à portée de main et de regard, elle était présente. J’étais toujours avec elle.
Je ne suis pas croyant. Agnostique. Anticlérical à l’occasion. Athée. Profondément matérialiste. Incroyant indécrottable. Libre penseur aussi. Je dois en oublier. Ça ne m’aide pas. Mais alors pas du tout en ce moment.
Son corps n’est bien qu’un corps, un amas de cellules en train de mourir unes à unes, qui, sans le feu salvateur, deviendraient rapidement un amas putride. Pas d’âme qui s’envole. Pas de Paradis où je pourrais la retrouver. Pas d’intelligence éternelle. Après le dernier battement de cœur, plus d’étincelle entre ses neurones moribonds. Son intelligence s’est éteinte à jamais, sa finesse et sa sensibilité ne sont que souvenirs. Poussière. Que de la poussière. Et il est bien que tout devienne au plus vite poussière. La crémation est une évidence.
Ok. Tout ça je le savais, je l’ai toujours su, toujours pensé, toujours accepté.
J’avais oublié cet arc électrique, invisible, intense, qui reliait nos cerveaux. J’avais essayé de l’ignorer.
C’est lorsque le caveau s’est refermé, la dalle soudée par un mastic étanche, que le vide, sidéral, m’a envahi tout entier. Je n’étais plus. Le Boby que l’on avait connu n’existait plus. Je venais de l’enfermer dans une petite urne sombre, au fond d’un petit caveau sombre, qui ne s’ouvrirait de nouveau que pour accueillir le reste de ce corps sans véritable vie. Des oripeaux, qui pouvaient encore faire illusion, mais illusion seulement.
D’aucuns pensent que la solitude est un phénomène purement physique. Une compagnie. 1 + 1 = 2. 2 = tu n’es pas seul. Il se peut que je l’aie cru. Connerie.
Deux ou trois jours après, j’ai eu besoin de me lever la nuit. Je me suis surpris à me lever précautionneusement, en essayant de ne pas faire bouger le lit pour ne pas la réveiller... Je suis retombé lourdement sur le lit, des larmes pleins les yeux. Je n’aurai plus à faire doucement. Je pourrai remuer ma lourde carcasse sans gêne. Je n’ai plus de sommeil à protéger. Je me suis aussitôt mis en colère. J’ai plein de souvenirs d’anecdotes de ces veufs ou veuves qui par automatisme mettaient le couvert de leur défunt... Non, je ne vais pas sombrer dans ces mascarades d’actes manqués ! Mascarades ?
Je n’aurai plus besoin de cuisiner de petits plats gourmands pour éveiller son appétit rétif. Aurai-je seulement encore envie de cuisiner ?
Je n’aurai plus besoin d’aller dans le bureau fumer ma cigarette nocturne. Tiens, je vais mettre un cendrier sur ma table de nuit.
Je n’aurai plus de raison de ne pas trop traîner lorsque mes déplacements m’attireront vers certains circuits familiers... D’ailleurs, pourquoi aurais-je envie de rentrer à la maison ?
Quel intérêt pourrais-je trouver aux vides greniers que nous écumions à longueur de saison, maintenant que je n’aurai plus à suivre du coin de l’œil ses va et viens entre les allées pour pouvoir accourir sur un simple regard pour donner mon avis sur tel ou tel objet déniché ?
Pourquoi aller voir des films, si ce n’est pas pour ensuite discuter de ce que l’on a vu et ressenti ? Je n’ai jamais voulu aller au cinéma sans elle. Quitte à louper une sortie qui m’intéressait.
Pourquoi reprendre les travaux inachevés dans cette maison que nous restaurions ? Je la faisais pour elle. Rien que pour elle.
Hier, nous étions invités par son cousin pour une ballade dans les calanques vers La Ciotat. Pendant le trajet, Xavier était assis à côté de moi. A sa place à
elle. A plusieurs reprises, dans le petit matin brumeux, le paysage était sublime. Je posais ma main droite sur le levier de vitesse. Elle aurait posé sa main sur la mienne. Nous n’aurions pas
parlé. En parfaite communion sur ce genre de spectacle qui faisait battre nos cœurs à l’unisson. Ou elle aurait simplement dit : " Gare-toi un moment... "... Suivi peut-être
d’un : " Il faudra que l’on revienne ici... " ou d’un : " Mais qu’est-ce qu’on a fichu pendant 40 ans à Paris ?... "... Plus de mots n’auraient pas été
nécessaires.
Mes larmes ont coulé tout le long du trajet. Je crois que les enfants ne s’en sont pas aperçus.
Aujourd’hui, j’avais des invités. Olivier et sa famille. Je leur ai montré cette ville qu’elle aimait tant, et qu’elle m’a appris à aimer. La soirée a été chaleureuse et agréable. Les enfants m’avaient poussé à les accueillir. " C’est important que tu reçoives tes amis. Tu sais ça ne nous gêne pas. Ça nous fait même plaisir... ". Karine avait même ajouté ce soir là : " Et même si tu as un petit ami, tant mieux. Moi, ça ne me dérangera pas du tout. Après tout, je trouve même que quelque part, ça me libèrerait... ". Ses frères n’avaient pas pipé, ils semblaient approuver. J’étais resté sans voix.
Ce soir, j’ai fait le maître de maison. Du mieux que j’ai pu. Mes enfants ont été adorables. C’était un plaisir de faire la connaissance d’Olivier, égal à ce que j’imaginais de lui. Sa famille est simple et attachante. Mais j’étais présent physiquement. Je ne pouvais pas faire plus. La maison de Monique bruissait de vie. Sans elle.