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Jeudi 29 novembre 2007

Juin 1984. Je suis en train de travailler tranquillement à mon bureau. Seul. Un dossier complexe à rédiger, mais comme d’habitude, je pinaille, je tourne en rond, je tergiverse... Je le sais déjà, il faudra que j’attende d’avoir le couteau sous la gorge, vingt-quatre heures avant de livrer le document au client, pour qu’enfin, d’un coup, les idées se mettent en place, l’inspiration vienne, la conception tarabiscotée du futur système informatique apparaisse comme une évidence, et que, d’un jet, je produise le document tant attendu... Jusque là, ratures, schémas incompréhensibles, frappe désordonnée dont je ne garderai qu’une ligne ou deux sur la dizaine de pages. Après avoir fait la chasse aux " oranges pas chères " (phrases inutiles), comme dit mon patron et maître...

 

Le téléphone sonne. Ma sœur. Moment de surprise. Elle ne m’a jamais téléphoné au boulot. D’ailleurs, elle n’a pas le numéro. Il a fallu qu’elle se le procure. Que se passe-t-il ? Ma sœur a l’art de se plaindre et de crier à la catastrophe pour les touts petits ennuis quotidiens. Mais elle a sa voix grave et lasse des mauvais jours. C’est grave.

 

  •  

  • - " Papa a passé des examens à Bordeaux. Je viens d’avoir le Professeur au téléphone. C’est grave. Cancer des poumons, il est condamné. "
  •  

 

Elle ne geint ni ne gémit. C’est donc vraiment très grave.

Je lui demande les coordonnées de ce Professeur, et je l’appelle à mon tour...

 

  •  

  • - " Votre père a été orienté vers moi beaucoup trop tard. Les deux poumons sont pris. Je ne peux rien faire. Pas d’opération possible. Nous allons l’accompagner de notre mieux.
  •  

     

  • - Vous est-il possible de faire un pronostic vital ?
  •  

     

  • - Trois à six mois. Six mois grand maximum... "
  •  

 

Papa est mort le jour de Noël de la même année. Pile six mois après mon coup de téléphone...

 

Il n’a jamais prononcé le mot " cancer ". Il était malade, mais il allait se défendre... Et qu’on lui fiche la paix ! Il continuerait tranquillement à vivre chez lui... Il est resté seul dans sa maison jusqu’au dernier mois. Enfin, seul... Pas tout à fait.

D’abord les circonstances familiales ont fait que toute ma famille maternelle vit dans la même rue, au touche à touche. Notre ancêtre avait fait une maison pour chacun des enfants dans un champ qui est maintenant... en plein centre ville. Mes tantes, mes cousins et cousine étaient là, à deux pas. Et les traditions familiales, assez tribales, faisaient qu’on ne frappe pas avant d’entrer. Chacun était chez lui, chez l’autre... Les choses ont changé depuis...

Et mon cher père, à soixante-quinze ans passés, avait également une maîtresse... La veille de sa mort, il me disait de me méfier des femmes, sa maîtresse en titre ne lui ayant pas téléphoné depuis son hospitalisation... (Il ne saurait jamais que la brave dame avait eu un accident en allant le voir à l’hôpital et qu’elle était alitée à l’étage au-dessus de celui qu’il avait quitté pour venir nous retrouver... Destin...)

Quand il s’est senti trop faible, il a pris sa voiture et est allé chez le médecin. Ce dernier a paniqué en le voyant arriver... Il lui fallait la route entière pour lui tout seul... Mais il s’est déplacé en consultation. Pas question d’une visite à domicile ! Non, mais...

Le toubib a appelé une ambulance, et direction l’hôpital de Bordeaux... Où mon père s’est morfondu pendant quinze jours. Mais à l’approche de Noël, pas question de rester ainsi seul dans une chambre d’hôpital ! Il a fait une vie pas possible. Engueulé les toubibs. Signé toutes les décharges qu’on voulait. Et s’est fait conduire en ambulance chez ma sœur.

Papa001.jpg


Cette dernière a eu très peur en le voyant arriver. Il y avait de quoi. Méconnaissable. Un squelette vivant. Lui, si.... enrobé auparavant.












Elle m’a téléphoné. Le soir même je prenais le train pour la rejoindre. Mon frère aussi venait comme prévu en vacances. Pendant dix jours Papa a survécu, entouré de ses trois enfants. Le jour de Noël nous l’avions installé dans un fauteuil devant la cheminée. Nous étions tous là. C’est ma sœur qui s’est rendu compte qu’il était tombé dans le coma. Médecin. Ambulance. Nous avons pu le reconduire chez lui, à 150 kilomètres, où il s’est éteint une paire d’heures plus tard. Chez lui. Dans son lit. Comme il le souhaitait. J’étais venu avec l’ambulance. J’étais seul. Mon frère et ma sœur arrivaient, le temps de s’organiser. Seul. Avec quand même une cousine ancienne infirmière pour la toilette mortuaire. Seul pour tout préparer, pour tout prévoir...

Est-ce un pur concours de circonstances, un pur hasard, si c’était moi, le mal aimé, qui lui ai fermé les yeux ? On pourrait le penser. J’étais seul et libre. (Monique me rejoindrait plus tard avec les enfants, après avoir de son côté enterré une tante, la femme de son parrain...) Mon frère et ma sœur avaient leur famille à gérer...

Mais il y a des hasards auxquels je ne crois pas...

(à suivre)

publié dans : Enfance d'un Homo
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