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Mercredi 14 novembre 2007

Mercredi 14 novembre 2007, 9h45

 

Difficile de trouver le temps d’écrire quelques lignes. Difficile de laisser ce blog sans vie. Difficile de dire mon cheminement, et l’état de mon esprit. Difficile d’avoir le moindre raisonnement. Je suis épuisé. Lors de mon contrôle trimestriel hier, le toubib m’a trouvé une tension à 11/5. Pas beaucoup. Mais je continue à faire face. Je crois.

Je n’écrirai pas d’article. Des phrases jetées, de ci, de là. Des états d’âmes. Des traces que nous pourrons peut-être relire un jour. Sans doute souvent sans queue ni tête. Mais toujours avec du cœur. C’est bien la seule chose qui continue à marcher à peu près chez moi. Quelque peu endolori. Mais en bon état de fonctionnement.

Monique est calée dans le canapé, le petit déjeuner sur les genoux. Quelques bouchées grignotées entre deux absences où les yeux se ferment et son esprit part dans le cyberespace...

A trois mètres, je déjeune sur la table. Nous échangeons quelques mots. Ce matin son esprit est assez clair. Pour combien de temps ? Les gosses ne se sont pas levés. Ils ont dû parler tard dans la nuit. Je ne leur en tiens pas rigueur. Ce qu’ils vivent est difficile à supporter. Accepter l’inacceptable. J’aurais voulu leur éviter ça. Je n’ai pas réussi. Hier Monique pleurait dans mes bras. " Je leur donne l’image d’une femme dégradée... " Eux sont pleins d’attentions. Sans mièvrerie.

16h00

 

Et voilà. Je cours encore après le temps. Lorsque je suis venu écrire, Monique a réalisé mon absence, et s’est levée. Elle voulait faire sa toilette. Je me suis donc occupé d’elle. Nous commencions à peine, l’infirmier est arrivé. Après, j’ai repris le processus toilette. Elle était épuisée. A deux doigts de s'évanouir dans la baignoire. La fin de la douche a été très hard. Je l’ai difficilement reconduite au canapé. Elle tremblait de tous ses membres. Je n’arrivais pas à la réchauffer. Je ne pouvais pas la coucher. La chambre était sans dessus dessous, Fred, à ma demande, faisait le ménage à fond. Monique trouvait depuis plusieurs jours que la pièce sentait la poussière... Comme si j’avais laissé la maison se dégrader...

Enfin, elle a repris le dessus. Karine préparait le repas. Quand tout était prêt nous nous sommes rapprochés d’elle. Et la discussion est partie... Elle avait envie de parler de sa mère, ce monstre si difficile à gérer. 13h30, nous n’étions pas à table... Et là, elle s’est mise en colère parce que nous la faisions manger trop tard... Repas enfin. J’avais oublié un rendez-vous avec le gars de l’association qui constitue mon dossier de demande d’aide à domicile. Nous étions à table quand il est arrivé. Café offert. Je faisais le va et viens entre le bureau pour imprimer les documents demandés et la table pour " siroter " le café... Tant que le visiteur a été là, Monique faisait bonne figure. Le " paraître ", toujours... Quand il est parti, elle s’est enfin couchée... Nous l’avons couchée... Elle dort, bouche ouverte, assommée... Je déteste la voir ainsi. Elle ressemble trop à son père sur son lit de mort.

Je pensais souffler. C’était sans compter sur ma fille qui voulait parler avec moi de problèmes perso... Il est plus de 16h00... Je devrais déjà être allé faire les courses. Et passer voir le médecin pour compléter un dossier... Karine va venir avec moi pour m’aider, mais nous allons encore courir... Monique risque d’être réveillée avant notre retour. Et il faut que je prépare le repas. Et que je parle avec les enfants. Et quand Monique va se réveiller, elle me voudra auprès d’elle. Tout le temps. Si je tarde trop, elle va me téléphoner, parce que quelque chose la paniquera. Quelque chose d’inutile ou sans intérêt, mais qui deviendra primordial, vital pour elle...

Tout ça, pour les copains qui se demandent ce que je peux bien faire de mes journées, et pourquoi je ne trouve pas le temps d’écrire ou de venir faire causette... Quand le soir je tombe sur mon fauteuil de bureau et que je vois leurs noms à l'écran, je suis incapable de me mettre en ligne. J’ai trop envie de pleurer. Et ils ne sont pas là pour ça.


23h00

 

Il y a quelques jours, Karine a téléphoné à sa copine Steph. Une copine d’enfance avec qui elle a gardé des liens. La fille d’amis à nous, un temps très proches. Un temps où nous nous voyions très souvent. Très, très souvent. Et puis, sans raison, parce que la vie est ce qu’elle est, nous nous sommes perdus de vue. Les filles maintenaient un vague lien vaguement élastique... Steph apprenant ce que nous vivions a battu le rappel. Sa marraine, son père... Ils m’ont téléphoné. Vide sidéral. Appel formel. Parce que leur fille et filleule le leur demandait. Ils n’avaient vraiment rien à me dire, à part " mon pauvre, il te faut bien du courage... ". Ils ont vingt ans de plus que moi. Vingt fois plus de raisons de se plaindre, et de compter les malheurs et misères qui les assaillent.

J’ai souffert de ces échanges formels. Mais je n’étais pas amer. Je me suis senti coupable.

Lorsque ma sœur a perdu son mari après une longue agonie, suite à un effroyable cancer de l’œsophage, je suis resté impuissant à 900 kilomètres de chez elle. Monique se battait contre son premier cancer. J’étais en pleine dépression suite à un harcèlement moral orchestré à mon travail... Quand mon beau-frère est mort, je n’ai pas pu descendre dans le Sud-Ouest. Ma femme était alors très mal. Mes enfants sont allés me représenter.

Lorsque mon frère a perdu sa compagne de façon tout aussi douloureuse et effroyable, j’ai eu ces mots creux qui aujourd’hui me mettent tant mal à l’aise. Volontairement ou inconsciemment, j’ai été égoïste.

 

On est bien seul quand le malheur frappe. Ni ami, ni famille. Ainsi est la vie. Et il faut sans doute que ce soit ainsi. Même nos propres enfants ne sont pas sur la même longueur d’ondes. Ils ont leur propre souffrance qu’ils reçoivent de plein fouet. Nous, nous avons toujours été forts. Nous sommes donc forts...

"Tu dis que ce n’est pas notre problème, mais c’est notre problème ! C’est déjà difficile, trop difficile, de faire le deuil si tôt de l’un de ses parents. Les deux en même temps, ce ne serait pas supportable. Et nous avons encore besoin de toi..."

Se sont-ils demandés un instant quel serait le prix à payer pour moi ? Quelles étaient mes souffrances ?

(à suivre)
publié dans : La vie continue
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