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Un vide immense. Un réel malaise. Pourquoi ? Cette conversation téléphonique avec ma fille a été un bonheur sans nom... Je suis fier de mes enfants. Je crois que nous avons réussi, satisfait nos ambitions. Nous en avons fait des hommes et une femme libres. Qui iront loin. J’en suis sûr. Et ça me fait un cœur gros, gros... Comme ça...
Alors, pourquoi la démarche de ce blog serait-elle remise en cause ? Je dois continuer à construire (Construire mes amis. Pas détruire !) Qu’importe désormais qui me lit ou me lira... Mais j’ai fait des erreurs, des approximations, des raccourcis hasardeux. La quête de la vérité demande de la rigueur, de la précision. J’en manque désespérément. Alors, comme toujours lorsque je me trouve le dos au mur, je fonce dans le tas... Ma mise à nu doit se poursuivre ? Elle doit se poursuivre. Alors, encore un cran dans l’impudeur... Ci-après la lettre " in extenso " que je vais remettre à Monique en allant la voir tout à l’heure.
Ma chérie,
Tu me demandes de mettre noir sur blanc les différents éléments de notre conversation d’hier après-midi. Pour que nous réfléchissions ensemble. Ce n’est pas facile.
D’abord, dire mon soulagement de te voir petit à petit reprendre pied et dépasser les effets secondaires de la morphine. Je sais. Tu n’aimes pas que je te dise que tu vas mieux, parce que toi, tu as toujours le sentiment de souffrir autant. Mais petit à petit, tout doucement tu vas mieux... Je t’ai dit mon bonheur de pouvoir m’occuper de tes jambes et te masser légèrement avec du lait corporel. Il y a une semaine, je ne pouvais pas poser ma main sur tes chevilles douloureuses...
Quand même ! Peut-être vont-ils réussir à trouver les bons dosages, qui te libèreraient des douleurs lancinantes sans que tu sois groggy comme tu l’as été... Je suis sûr que tout ira encore mieux lorsque nous serons de retour à la maison.
Dire aussi, en préambule, l’effet que ça me fait de t’écrire. Notre correspondance a été tellement de choses différentes... Des lettres quotidiennes et passionnées lorsque j’étais à l’armée, au long texte écrit depuis Fleury, en passant par cette lettre " bilan ", un soir où nous ne trouvions plus la simple communication entre nous. Mais, réfléchis, c’est tout... Plus d’écrit depuis longtemps. Nous avons toujours privilégié la parole. Tout dit. La transparence. La clarté. Seule possibilité de dominer et dépasser les énormes challenges que nous nous étions donnés, que je nous imposais... Alors, aujourd’hui, écrire... Nouvelle étape...
Oui, je sais pourquoi tu me demandes ça aussi. Tu me vois taper des heures et des heures devant mon clavier, et je te refuse l’accès à ces écrits. Tu sais que je tiens un journal, un blog, et tu n’y as pas accès. Finalement, c’est la première fois qu’une partie de moi t’échappe... Mais je te l’ai expliqué. Je ne suis pas capable aujourd’hui de partager mes interrogations, même et surtout avec mes plus proches. Il ne s’agit plus de " nous ", mais de moi, tout seul. La maladie t’a embarquée dans un voyage que tu ne maîtrises pas. Moi aussi, en parallèle, j’ai un chemin à faire, et seuls des anonymes peuvent éventuellement m’interpeller, me questionner, m’aider... Par leur neutralité. Pas mes proches, pas toi, qui me connaît mieux que moi-même. Alors tu veux que je t’écrive, parce que tu as le sentiment que je n’ai plus que ce moyen de communiquer... Mais non, nous parlerons encore. Jusqu’au bout.
Donc, notre échange d’hier. C’est vrai que ce que j’ai appris en parlant avec Karine m’a beaucoup affecté. J’ai cru comprendre que tu avais parlé de mes " projets de vie et de mort " aux enfants, Xavier et Karine notamment, pour qu’ils fassent pression sur moi. Je te l’ai dit. Ça aurait été une grave erreur. Les enfants mis devant le fait accompli se poseront des tas de questions. " Pourquoi ? " ; " Aurais-je dû me douter, aurais-je pu l’empêcher ? "... Etc. ... Mais s’ils ont connaissance du projet, s’ils essayent d’empêcher l’évènement, et qu’il a lieu quand même, alors, la culpabilité est immense. Le traumatisme irrémédiable. " Si je n’ai pas pu l’empêcher, c’est que je ne comptais pas pour lui "... " C’est parce que je ne l’ai pas rendu assez heureux qu’il ne s’est pas senti retenu "... " Seule Maman comptait pour lui, nous, nous n’étions que des accessoires "... Etc. ... Tout le contraire de ce que nous voulons.
Les explications que tu m’as données m’ont rassuré. Mais le problème reste entier.
La question n’est plus de savoir comment ils l’ont su, Xavier lors de cette triste soirée des Cousinades, Karine en allant mettre le nez dans mon blog, ou par une discussion à bâtons rompus avec toi... Le fait est (nous avons oublié de les faire idiots !), qu’ils ont compris les choix que j’envisage, et que je crois primordial maintenant de bien tout verbaliser. Qu’ils ne se sentent plus culpabilisés, mais qu’ils nous accompagnent, et qu’ils digèrent. Avant.
Jusque là nous avons fait tout notre possible pour leur apprendre la vie. Maintenant, il faut mettre en pratique ce précepte que nous leur avons seriné : La mort fait partie de la vie...
D’évidence, ils n’imaginaient pas une telle échéance. Trop tôt.
Tout se bouscule dans sa tête, bien sûr. Le sens de la vie. Le sens de la famille. Je le savais, je n’imaginais pas à ce point. Elle, ils, tous les trois, ont totalement intégré, pris possession des spécificités de notre couple, de notre famille. Ils y ont profondément adhéré, au point de s’y identifier. Là, je pense que nous avons fait des erreurs. Cette phrase, qu’elle m’a dite impulsivement, sans vraiment y réfléchir : " Si vous disparaissez, que restera-t-il de notre famille ? Un mythe ? "...
Comme je le présentais, elle considère cet héritage comme essentiel, incontournable, identitaire... " C’est vrai que lorsque je rencontre un copain qui pourrait devenir sérieux, je me demande toujours, très vite, s’il sera capable d’assumer notre famille... " J’en ai longuement parlé. Je lui ai dit combien je pensais qu’ils, qu’elle, étaient dans l’erreur. Que l’on se construit et que l’on se bâtit par rapport à soi-même et non par rapport à ses parents. Que son copain accepte ou non nos originalités, qu’il nous plaise ou non, n’a aucune importance. S’il l’aime, c’est elle qu’il choisit, et non nous. C’est vrai que notre héritage est lourd à porter. Mais après tout pas plus que pour des enfants d’alcooliques chroniques, de victimes de maltraitance, de fils de collabos, de couples qui se haïssent, de pères infidèles invétérés ou de mères mythomanes... Chacun doit se construire avec son passé, ses racines, bien enterrer ces dernières pour pouvoir faire de belles et bonnes nouvelles pousses... Je crois que je l’ai choquée. Je ravalais un idéal au rang de turpitudes...
Trop tôt. " Nous, tous les trois, nous ne sommes même pas posés... "... " C’est vrai que nous ne vous voyons pas beaucoup depuis que vous êtes descendus en Arles... Mais nous savons que vous êtes là..."
Trop tôt. " Je n’arrête pas de penser que mes enfants ne vous connaîtront jamais... "... " Je n’aurai même pas réussi à vous donner ce bonheur... " Je me suis récrié. Surtout, surtout, Karine, ne fais jamais un enfant pour nous, pour nous faire plaisir. A la rigueur pour toi, si tu en ressens le besoin, si possible pour lui, parce que tu as envie de lui transmettre quelque chose. Jamais pour les autres. J’aurais dû ajouter, je ne l’ai pas fait, pas plus pour le père. J’espère que ce sera un cadeau pour le géniteur. Mais surtout pas une offrande...
L’essentiel de notre conversation a tourné autour de ces deux thèmes. Plus un long, long échange sur Fred, sur sa force réelle malgré des apparences de fragilité. Mais nous en avons déjà pas mal parlé, et ce sera peut-être l’objet d’une nouvelle réflexion entre nous deux...
Si je te trouve en assez bonne forme, je vais te donner ces feuillets en arrivant. Te les laisser lire. Et je sais qu’ils seront source d’une de ces discussions dont nous avons le secret...
Je t’aime.
Dimanche, 20 H.30.
Je rentre. C'était un jour sans. Elle était couchée quand je suis arrivé. Elle a voulu se lever pour "être" avec moi. Elle a déclanché une violente douleur au côté droit. Un "bolus" de morphine,
et le reste de l'après-midi elle était "entre deux"... Je ne lui ai pas donné la lettre. Nous n'étions pas en mesure de discuter...
Demain peut-être...